Vendredi 20 novembre 2009 5 20 /11 /2009 21:55


LES DOS TOURNÉS (Suite)

 

D'après : L'Épervier

Paru dans : Enchevêtrements, tome 1, Sommeil Paradoxal

                    et Songes Aqua Nocturnes


Textes soumis à droits d'auteur

 

 

 

 

 

 





Elle …

Elle avait erré à la recherche du compagnon

Pour lequel elle avait tout sacrifié

Et déjà l’été précédent

Lui avait murmuré des augures sombres

 

Que l’automne allait confirmer.

De plus en plus esseulée,

D’excuses en prétextes,

De disparitions en retours tardifs,

De lit vide et interrogateur

À lit défait

Que meublaient l’insomnie,

Le doute et le désarroi,

Son cœur avait grossi

Et, en femme contrariée,

Elle avait déambulé dans la cité

À la recherche d’une réponse

À ses interrogations infinies,

Jusqu’à l’impasse où tout s’était joué.

Elle avait rencontré ses craintes,

Avait tout vu.

L’un des deux couples de l’impasse

Se faisait sans elle

Ou sans doute s’était-il déjà fait.

Et pendant que les pleurs de ces enfants

Lui jouaient presque le requiem

De ses amours assassinées,

Étouffant ainsi

Ses propres sanglots,

Rendant de leur tristesse inconsolée

Son drame pâle et silencieux.

 

 

 

 

 

 

Son esprit caressait

Toute l’absurdité de la vie,

Que traduisait un sourire désabusé

Mais d’une sentencieuse gravité.

Elle vit toutes ces amours naissantes

Se promettre l’éternité

Dans l’emplacement même

De celles venant de finir jetées

Par terre comme des feuilles mortes.

L’éphémère a la mémoire courte

Et l’illusion de la perpétuité.

Cet homme pelotant cette femme

Le savait.

Cette femme dans les bras de ce même homme

Le savait aussi.

Les yeux levés vers le ciel,

Ultime recours

Quand le sol a brûlé sous ses pieds,

Elle avait croisé les deux petites têtes

Et leur avait même souri

Maternellement pour les rassurer

Et sans doute pour se rassurer.

Elle avait mêlé ses larmes

Aux sueurs froides du dépit

Et confié aux fines gouttes de pluie

Le soin de confondre

Toutes ces eaux sur son visage

Humide, soudain comme illuminé.

Quel dieu aurait-il accepté cela ?

Quel dieu en aurait-il fait faire

À ces êtres les frais ?






Puis, fidèle au rite automnal

De cette ville fabuleuse et à la loi de l’amour,

En princesse blessée,

Elle avait, en un sanglot étouffé,

 

Qu’on aurait dit un hoquet

Ou un bris de cœur, désigné

Un platane pour s’y adosser

Et sans doute y graver

Un « jamais plus, jamais »,

Serment que ses lèvres endurcies

N’arrivaient pas à porter.

Mais quand elle avait vu

Cet homme qui allait tomber,

Elle avait tressailli, compris.

Elle le connaissait, c'était lui,

C'était l'homme qui venait habiter ses nuits.

Ces signes-là lui disaient

En d’autres mots ce que bien des livres

Dont ceux dits sacrés,

N’auraient pas dit,

Auraient simplement tu.

Venait-elle d’être illuminée

Par ces vérités

Dont Dieu réserve la Révélation à de rares élus ?

Son platane était là.

Ces enfants, elle les avait déjà vus.

Ses amours, aujourd’hui usées,

Mortes,

Avaient vu leur agonie

À la naissance du tout petit

Et leurs préliminaires déjà

Dans les premiers pas de l’aîné.

Ces enfants avaient tout pleuré,

Tout chanté et tout dit.

 

Restait ce platane

Que le mois d’octobre n’avait pas attendu

Les premiers souffles de novembre

Pour le dénuder,

 

 

 

 

 

 

 

 

Le mettre à terre

Et noyer le sol sous ses pieds.

Il ne lui avait pas laissé

Le loisir de se préparer

Par une étreinte, un murmure ou un secret

Qu’une amoureuse, elle,

Serait venue graver sur son écorce.

L’automne aurait-il

Dérogé à ses rites et à ses us ?

Il s’en laverait les cieux encore

Et dirait que ce n’était pas lui.

Ces foudres étaient d’autrui.

Un complot, une machination,

Un sortilège, derrière lesquels

Devaient s’agiter des mains ennemies.

Il fallait alors faire vite,

Il fallait lui parler,

Elle irait lui parler.

D’abord, le relever

Pour l’orgueil et la fierté,

Puis le ranimer

Et l’emmener sous un abri,

Sous ces toits où on apprend à oublier.

Elle le consolerait, s’en donnerait

Le courage qu’elle puiserait

À un verre sec, son premier.

Il refuserait peut-être de venir tremper

Ses lèvres dans ces liquides amers

De la première plaie

Mais elle l’en persuaderait,

Ses enfants ne méritaient-ils pas

Une histoire racontée

En leur absence à une oreille étrangère

Au cœur fraîchement brisé ?

Elle était l’humanité désormais.

Une trahison, des cris innocents,

Un homme à terre, cet homme là,

Elle aura tout vu.

Il ne lui en faudrait pas plus,

Elle avait trop dormi dans ce lit

D’un sommeil épineux

Dans un cocon de barbelés,

Que, jusqu’à la veille elle prenait

Pour une fatalité.

Il lui fallait un oubli.

Il lui fallait cet homme

Où elle s’était déjà oubliée.

Un autre qu’elle ne connaissait

Qu’absent mais qui ne lui était

Pas tout à fait inconnu.

Il viendrait avec elle dans cet abri

Où elle lui reconstituerait une humanité nue,

Une ambiance sauvage et crue,

Dans cette chaleur bestiale du temps

Où une ombre dansante sur le mur

Au rythme d’une bougie intriguait,

Fascinait et donnait toute la magie

À un éternuement, une toux, une onomatopée.

 






Il pourrait tout bonnement ne rien dire,

Être là, comme une preuve vivante

De ce qu’elle venait de vivre,

Qu’elle aurait à portée des yeux

Chaque fois qu’elle céderait

À l’illusion de n’avoir rien vu,

Qu’elle rentrerait,

Trouverait ces amours

Toujours dans les mêmes chimères

Et la même disponibilité,

Irait cueillir et donner

Le même rituel baiser, 

Dirait les mêmes mots doux et ferait

Les mêmes gestes jamais fatigués. 

Il serait là comme un rappel à l’ordre

Dans ses sentiments, à elle,

Dès fois que, rebelles,

Ceux-ci s’affoleraient.

Il serait là à l’écouter

Tout lui dire, tout lui raconter,

Jusqu’à ces zones d’ombres où elle

L’avait caché depuis des années,

Il n’avait pas à choisir.

Il n’y avait pas à choisir

Entre mourir et oublier,

Entre rester aussi figé

Que cette statue-là, noyé

Sous les trombes d’eau, à fixer

Les battants obstinément fermés

D’une histoire déjà finie

Et commencer l’oubli

D’une chimère pour l’homme vrai.

Il y avait toujours des contes et des fables

Dans ces cassures, elle pensait,

Qu’un verre réchaufferait,

Qu’une lumière tamisée embellirait,

Qu’une intimité vaporeuse sublimerait.

Leur conte à eux, était déjà composé

Et n’attendait que sa présence

Pour lui donner corps, chair et esprit

Et le sortir de son irréalité.

Il viendrait, elle le voulait,

Il viendrait d’abord se mettre à l’abri.

Il viendrait oublier.



À suivre .... 

Par Bobadillo - Publié dans : Humeurs et muses
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 20 novembre 2009 5 20 /11 /2009 09:58




Quel sens donner à cette histoire ?
Rien. Les non réponses, ont dépassé le stade de la colère où elles m'ont noyé
pour, enfin, me révéler le bonheur de ne pas chercher à savoir, ne pas creuser, ne pas investiguer
mais y trouver au contraire une fenêtre ouverte sur la liberté.
Une liberté simple. Celle qui ne sait pas.

D'après L'Épervier 
























Par Bobadillo - Publié dans : Humeurs et muses
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 16 novembre 2009 1 16 /11 /2009 13:51



LES DOS TOURNÉS
D'après l'Épervier

Extraits de l'Insomnie des Ponts au Réveil des Fleuves
Paru aussi dans Enchevêtrements, Tome 1, Sommeil Paradoxal

TEXTES SOUMIS À DROITS D'AUTEUR










 

 

Lui…

 

Quelques pigeons de ville prirent subitement

Les airs dans un battement

D’ailes frénétique et bruyant,

Surpris dans leur retraite paisible

Par l’ouverture fracassante des battants

De cette fenêtre du troisième étage

Sous laquelle ils avaient niché.

La violence du bruit et du mouvement

Laissait deviner la précipitation.

Un orage en cet été finissant.


Deux petites silhouettes,

L’une à peine plus grande que l’autre

Apparurent dans l’encadrement

Pour suivre la marche d’un homme.

Celui-ci, dos tourné à l’immeuble,

S’arrêta un moment

Aux battements des ailes

Et au fracas des volets contre le mur,

Se retourna,

Leva la tête

Pour envoyer à ces enfants

Des regards humides.

Il se doutait qu’ils allaient se montrer

Mais ne s’attendait pas à voir

S’effrayer ces oiseaux que la fenêtre,

D'habitude rassurante et paisible,

Hébergeait sous ses volets.

Et voilà ces volatiles

En fuite, les uns chutant sur le sol pavé,

Les autres dansant aveuglément

Dans les airs.

Signe du temps,

Augures funestes dans ces cieux

Embrumés subitement.

 

 

 

 

 


 



Ces deux têtes restèrent immobiles

Comme si elles avaient soudain réalisé

Que dans leurs jeux les adultes

Avaient une autre gravité

Et souvent

Des règles impitoyables

Que nulle poésie n’arrondissait.

L’indulgence leur apparut

Alors comme une vertu

N’ayant cours que dans

Le royaume des enfants

Et dans quelques fables contées,

Dont Robinson Crusoé,

Par de vieux flibustiers

Au cœur aujourd’hui radouci.

Leurs regards convergeaient

Vers cet adulte qui tout d’un coup

Ne les rassurait plus.

Seul, marchant lentement

Sur le pavé irrégulier

De la ruelle dite de Savy

Occupée momentanément

Par quelques couples

Fraîchement constitués,

Ainsi qu’une vieille, commandant

À un chien récalcitrant

Qui tirait avec fougue

Sur une laisse serrée

Et, plus en retrait, comme prudemment,

Une silhouette frêle, de noir vêtue,

Qui, adossée au mur d’en face,

Semblait attendre sagement

Un homme qui avait tardé à venir.

 

 

 

 


Cependant, de la fenêtre

On ne regardait pas ces derniers,

C’était lui qu’on fixait.

Ce départ-là avait une allure et un pas.

Ce départ-là avait une marche réglée

Et la même cruauté que certains refus

Brutaux, inhumains,

Que les enfants avalent au prochain plaisir, 

Au premier rire,

Mais ne digèrent jamais.

Lourd tribut pour grandir.

Un départ qui ne ressemblait pas aux autres,

Qui ne promettait pas de retour le soir,

Car c’était déjà le soir.

Un rire pourrait-il encore tout rétablir,

Un sanglot arrêter, geler ces pas ?

Cela ne servirait à rien,

Cela ne servirait pas.

Cette marche avait le dos trop tourné.

Ce qui ressemblait à des adieux

Se prolongeait en un éternel regard

Où les uns dansaient

Dans les larmes de l’autre

Et inversement

Jusqu’à ce que la fenêtre

Se décide à agiter des mains

Et à envoyer des mots lourds,

Déchirer jusqu’à l’air devenu irrespirable.

Il finit par tourner le dos

À ces manifestations de détresse

Et de tristesse,

Ce qui les rendit vaines,

Les désespéra et les étouffa.

Les volets n’ayant pas encore émis

Leur crissement habituel

En signe de fermeture,

Les pigeons marchant maintenant

Autour de lui

N’ayant plus songé à leurs nids,

Il comprit que ces deux têtes

Étaient encore là,

Désarmées,

À l’observer

À observer le silence.

 





Silencieusement,

Ces enfants venaient d’apprendre

À s’étouffer,

S’étrangler,

S’effacer,

Devant l’inexorable marche du temps

Que leur seul désir n’arrêterait pas.

Ils venaient de se briser de quelques chagrins

Que rien ni personne ne sauraient consoler.

Impuissant, il souleva son corps

Alourdi de quelques années de plus,

Prises dans un soupir,

Prises d’un seul coup,

Marcha sans réfléchir,

Sans faire attention

Au petit chien

Qui lui obstruait maintenant le passage,

Ni à la silhouette qui venait de s’arracher au mur

Et qui lui emboîtait presque le pas,

Ni à cette voix rauque

Qui criait un « Louise, attends !

Il faut que ... attends, Louise ! »,

Dont l’écho l’accompagnait pourtant

Jusqu’à la place S.

Là-bas, entre les claquements

De quelques boules de pétanque

Accompagnés d’exclamations

Et de jurons gras, il s’installa

Au pied d’une statue

Pour reprendre ses esprits

Et laisser couler le torrent

De larmes jusque-là retenu.

"Ils m'ont eu, se disait-il, ils m'ont eu.

C'est à mon foyer maintenant

Qu'ils se sont attaqués."

Alors que les amours

Continuaient leurs parades automnales,

De confidences en charmes

Et de rougeurs en baisers volés,

Les gestes vains de ces êtres déchirés,

Ces agitations de mains affolées,

Ces appels désespérés,

Ces larmes chaudes, faisaient durer

Un tout autre spectacle

Dont cet automne-là aura été embarrassé.

Qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il se joue de l’été

Agonisant, qu’il laisse ses humeurs grises



Et son ciel s’abattre sur la terre,

Qu’il déshabille les arbres, passent.

Mais qu’il introduise

Le drame dans les fables,

La tragédie dans les contes

Et jusque dans les berceuses d’enfants,

Il ne s’y attendait pas,

Ne s’y reconnaissait pas.

Faire pleuvoir des yeux innocents

Ces eaux amères

Et charger ces corps d’un cœur lourd et bas,

Cela n’était pas de ses cieux.

Ce spectacle était l’œuvre

D’une cinquième saison

Que les années ne connaissaient pas

Et que seul peut-être ce décor

Qui en était une métaphore,

Une redondance et une prémonition

En portait-il le mystère

Jusque dans son agencement.

 



Un immeuble qui tourne le dos à une impasse dont les deux seules issues débouchent sur une statue n’est-il pas une parabole minérale d’un monde condamné ?






À suivre ...
Par Bobadillo - Publié dans : Humeurs et muses
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 15 novembre 2009 7 15 /11 /2009 12:17



Le Creux De Mes Craintes

Par Al Baicin
Extrait de
La Légèreté Des Feuilles

Texte soumis à droits d'auteur

 

 

Dimanche 15 novembre 2009

 

Un dimanche en appelle un autre et parfois va le chercher aux frontières d'un deuil sur lequel nous avons juste jeté une poignée de sable et que le temps a enterré vivant. Vous ne cherchez pas à l'éviter, fatalement, les choses mal endeuillées nous intiment une quête car le bon sens, lui, ne sait pas tricher. Ne brûle pas les étapes. Aujourd'hui, notre condition ferait hurler plus d'un Malraux, un Sartre et un Camus. À coups de psy, à coups de recettes où le mot est l'ingrédient de choix, on consomme sans digérer et le mot "consommer" me semble bien approprié. Nous avalons du pas tout à fait cuit, nous passons à autre chose avec une rapidité époustoufflante sans respect pour notre biorythme. La belle affaire pour certains : je te démolis et te désigne comme fou. Va donc te soigner.


Le poème que je vous propose pour ce dimanche s'appelle le Creux De Mes Craintes. Un état d'âme parmi d'autres dans ce passage à vide depuis qu'une personne a décidé de me démolir pour se justifier de l'une des trahisons les plus spectaculaires et dont la rubrique ''Humeurs et Muses'' fait toute son assise.


 

 

Je vous souhaite un bon dimanche

Par Bobadillo - Publié dans : Humeurs et muses
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 14 novembre 2009 6 14 /11 /2009 19:56



La Belle et le Rebelle

ou

La Mule des Tombes 

1ère partie
Par
Al Baicin
Extrait de
Vol au-dessus d'un tapis de youyous

Texte soumis à droits d'auteur





Chapitre 2 : Honneur à l'étranger



 

 À la tombée de la nuit, me disait ma grand-mère, Elle hantait le silence des ruelles de Meskia, notre village, guettait les cours d’eau, s’embusquait dans les bois et, quand Elle ne rencontrait personne, Elle s’approchait des maisons, traînant derrière Elle sa chaîne, attentive aux chuchotements de la peur derrière les portes.  À son approche, les chiens n’aboyaient pas, les chevaux ne hennissaient pas, les oies ne caquetaient pas ; ils étaient seulement énervés et affolés. On l’appelait la Mule des Tombes. Elle ne s’arrêtait qu’à l’aube et personne d’autre que Johani n’avait d’emprise sur elle, et ce, par sa qualité de muezzin, faiseur de l’aube, et surtout par sa fonction de laveur des morts. Seul son nom, une fois prononcé, la dissuadait de ses macabres desseins. Ses proies ? Ceux qui erraient la nuit. Sa méthode ? Envoûter sa victime dès le premier regard, la porter sur son dos et lui faire faire un voyage dans le pire des cauchemars. Un voyage d’où la raison ne revenait jamais. Une longue et infinie traversée des deux mondes, celui des vivants aux confins du Tiers Vaquant,  où ne s’aventurent même pas les érudits de la science divine, et du monde des revenants, gouverné encore par les Maîtres de la nuit que des fkihs  malfaisants avaient, dit-on, libérés des sarcophages dans lesquels le prophète Salomon avait enfermé tous les démons qui refusaient de se soumettre à Dieu; que d’hallucinations sur fond d’angoisse et de déchirement : un vrai purgatoire. Ses victimes finissaient folles ou mortes, le matin, dans un cimetière, emportant dans leur dernier soubresaut de lucidité le visage de la femme la plus séduisante qu’elles eussent jamais vue.

J’avais cinq ans au moment de ces événements. En ces temps là, nous vivions dans une belle maison au centre de Meskia. Notre village connaissait une poignée de notables dont ton grand-père. C’était un commerçant qui possédait, comme les autres, plusieurs grandes échoppes dont deux dans la Souika, notre petite ruelle marchande, d’immenses magasins, notamment au sous-sol de la maison. Il partait régulièrement en caravane vers de grands centres comme Fès, Marrakech, Tlemcen, et même vers le pays des noirs. Il possédait en outre plusieurs chevaux, des chameaux, un élevage varié de chèvres, de moutons et de vaches et quelques terres aux abords de la rivière des Soumis, près du village berbère dont il est originaire. Mais sa respectabilité venait davantage de sa droiture, sa loyauté, sa bienveillance et sa générosité, qualités que lui conférait sa fonction d’Alim, érudit de la science divine, et c’était cela sa plus grande richesse.

Au centre de Meskia, juste devant chez-nous, il y avait la Médersa, l’école coranique attenante à la mosquée. On y avait construit sur deux étages, un lieu d’accueil pour les Mousafrias, ces jeunes venus des quatre  coins du monde pour perfectionner leur apprentissage de la religion. Chacun y trouvait une chambre, des latrines et un bassin d’eau. Les Mousafrias étaient nourris par les gens du village. Puis, il y avait surtout, entre l’école coranique et la Souika, le mausolée de Sid’Laghrib, littéralement le Saint Étranger, fondateur et gardien fidèle de notre pays. C’était un ermite venu d’un pays lointain, plusieurs siècles auparavant, en quête de terre où ménager sa solitude et sa méditation des viles préoccupations de ce bas-monde. De son passé, personne n’avait jamais rien su. On raconte que, quand, enchanté par la beauté du pays, il avait décidé de s'y installer, il entreprit de réunir tous les habitants constitués de quelques rares humains, bien des démons et des animaux pour fixer les règles d’une cohabitation jusque là impossible. Il leur fit prêter serment de ne jamais s’agresser mutuellement, faute de quoi les rebelles n’auraient de choix que l’exil. Il prêchait l’entente, l’amour et l’entraide dans ce bas monde qui, disait-il, n’appartenait à personne et dont l’enfer comme le paradis, le bonheur comme le malheur, seuls appartiennent à ses occupants. Depuis, les hommes organisaient annuellement un Moussem, cérémonie où un taureau est sacrifié en hommage au Saint Homme au milieu de chants, de danses et de Harka à laquelle participent les meilleurs cavaliers des vingt tribus de Meskia. Quant aux démons, on raconte qu'ils investissaient le mausolée, y interdisant l'accès aux vivants pour que les morts puissent revenir le temps de sept prosternations. On reconnaissait leur présence par le doux parfum d’oranger qui émanait brusquement de l'intérieur, les murmures caverneux qu'on entendait et, mystère, une lumière aux couleurs d’arc-en-ciel qui enveloppait le mausolée, toute la nuit. Les animaux sauvages, eux, disparaissaient sans que jamais personne ne sût où ils allaient ; on prétend qu’ils se transforment en humais. Seule restait la vipère qui, me racontait ma grand-mère, avait résisté à Sid'Laghrib et avait failli entrer en rébellion : « Maître, lui avait-elle rétorqué. Vous êtes venu sur les terres de mes ancêtres et de mes enfants, vous avez marché à pas de velours pour vous faire léger si bien que je ne vous ai pas entendu, moi, à qui nulle vibrations, nul souffle, quelle que soit leur provenance, terrestre, céleste, fluviale, n’échappent. Vous vous êtes excusé de votre ombre, de votre respiration devant les êtres les plus humbles de notre contrée, et c’est ce qui vous a valu la grandeur dont on vous a vêtu. Vous avez alors vécu parmi nous, marché, couru, mangé, bu, puis parlé. Nous vous avons écouté et vous nous avez fait passer par des émotions qui nous ont été inconnues jusqu’à ce jour. Nous y avons vu la manifestation d’une puissance divine. Mais ce pouvoir ne vous a pas appris que la vipère ne s’associait à aucun commerce, ni ne pouvait être d’une quelconque intelligence avec les hommes. Pourtant, elle est là, quelque part, invisible  se contentant de nettoyer les lieux sur lesquels l’homme ne se penche même pas. Aveugle, sourd et hautain, il foule des pieds ces lieux qui le nourrissent, écrase ceux-là même qui les lui purifient, s’indigne de leur aspect, s’amuse à les traquer, les prendre au dépourvu, les exhiber, trophées de sa vanité et son arrogance. Mais ce n’est que sa faiblesse et sa peur qu’il tente d’apprivoiser, et cela aussi, je le sais. Me suis-je jamais attaqué à un être ? D’aucuns vous diront non. Sauf l’homme. Voyez-vous, Maître, je ne nuis à autrui que quand je suis menacée. De tous les humains, en dehors des avertis, seuls le vieux sage, l’aveugle, l’enfant et la femme enceinte échappent à ma morsure. Les deux premiers me préviennent de leur passage avec leur canne, l’enfant s’annonce de loin par son imprévoyance que portent haut ses cris, la femme enceinte par la lourdeur et l’irrégularité de ses pas, son dos tirant vers l’arrière un corps essoufflé. De loin leurs vibrations m’arrivent en gestes polis et je leur livre bien volontiers le passage. Aujourd’hui, je vous dis ceci : plutôt brûler mes os que de quitter mon terreau ».

Admiratif de sa diatribe, le Saint Homme s’était contenté de lui arracher la promesse qu’elle resterait fidèle au principe de la légitime défense. Tout cela bien sûr a disparu aujourd’hui emportant avec lui tout un monde comme si le déluge du prophète Noé l’avait définitivement englouti.

C’est ainsi que le village acquit sa renommée de pays de paix et de piété. Il attira bien des savants et des érudits, des commerçants et des cultivateurs ; Païens, Juifs, Musulmans, Chrétiens, de différentes Zaouïas et différentes obédiences, libres, esclaves affranchis ou fuyant leur condition y trouvèrent refuge. En peu de temps, chacun apportant son savoir-faire et ses connaissances, le village devint un centre très important autour duquel gravitaient une vingtaine de tribus.

Mais, cette mule qui, longtemps plus tard, allait hanter le village n’aura pas été la seule calamité qui se serait abattue sur Meskia après des décennies de paix et d’harmonie. Bien d’autres l’avaient précédée, chacune rendant le village un peu plus fragile, un peu plus diminué, frileux, amer et assurément un plus perdu.

Dès la mort de Sid’Laghrib, des cavaliers venus de loin voulurent récupérer la dépouille du Saint. Ils se diaient de sa famille. Les villageois s’y opposèrent : en faisant le choix de vivre à Meskia dont il fit sa terre et son pays, et en refusant de dévoiler son vrai nom et ses origines, le Saint Homme  n’avait-il pas manifesté par là sa volonté de couper les liens avec son  passé ? L’affrontement était inévitable. Meskia vécut plusieurs mois dans le chaos et n’eut la paix qu’après avoir cédé : la dépouille de Sid’Laghrib fut exhumée et enlevée par ses prétendus parents qui partirent laissant derrière eux un village en ruines et une population profondément émue. Nous fûmes assiégés, aucune fuite n’était possible et même au sein du village, nous ne pouvions nous aventurer dehors, les ruelles, les petits chemins et les sentiers les plus dérobés étaient devenus des pièges que, à défaut de les déjouer, nous nous étions résignés à éviter, condamnés à rester cloîtrés dans nos demeures. Les sources étaient empoisonnées, l’approvisionnement en nourriture coupé, et le temps passant, nous dûmes capituler. La mort dans l’âme, nous dûmes faire nos adieux à la dépouille de l’homme qui nous avait apporté tellement de choses dont la plus  belle est cette quiétude dans les profondeurs de nos âmes et qui, encore une fois de plus, même après sa mort, nous libérait d’une calamité et nous assurait la survie. Seul donc un miracle pouvait nous aider à survivre au sentiment de honte et de dépit d’avoir abandonné notre saint si bien que nous n’osions même plus nous regarder en face. Un miracle. Est-ce bien difficile ? Seul ce miracle là pouvait nous aider à ne plus nous cacher, à réhabiliter nos hommes dans nos regards et les consoler.

Et deux miracles se produisirent. Dès leur arrivée sur les collines de Béni Arachide, d’où ils pouvaient nous narguer et se rire de nos ruines, les ravisseurs furent abasourdis de voir le défunt glisser du dos de la mule, mettre pied à terre, se tourner vers le chef de la horde, Si Moh, et lui dire ceci : c’est toi qui comptes m’emmener chez les tiens ? En me ravissant ? En me mettant à dos de mule non harnachée ? Puis jeta un coup d’œil sur Meskia, sourit, pleura, puis reprit son éternel sommeil. Si Moh et les siens, nonchalamment, hissèrent le corps sur la plus belle jument du cortège et revinrent sur leurs pas. Mais nos hommes ne s’émurent guère de leur récit et leur recommandèrent de partir comme ils l’avaient souhaité : « L’insulte, comme le crachat, leur dit Si Tahar, le sage des sages de Meskia, ne retourne pas dans la bouche qui l’a proférée. »



Une nuit, alors que les tolbas étaient rassemblés dans la mosquée, le Saint Homme fit une apparition. Il leur dit ceci : je serai toujours avec vous, et s’ils ont pu, au mépris du respect dû à une tombe, exhumer mon corps, après avoir saccagé les lieux où j’ai communié avec le Tout Puissant, mon corps ne leur apportera que damnation. Quant à vous, Dieu vous bénira de ma grâce que vous garderez dans un tombeau. Edifiez celui-ci près de la mosquée, vous reconnaîtrez l’endroit ; des signes vous l’indiqueront. L’emplacement actuel du tombeau était alors inconnu de tous. C’était une parcelle de terre attenante à la mosquée, abandonnée, négligée. C’est là que les villageois constatèrent le lendemain qu’elle avait changé d’aspect, et qu’elle s’était radicalement transformée : elle était luisait de blancheur et de pureté comme si un ange l’avait rafraîchie et, comme par enchantement, des murs qui la délimitaient, fusaient un parfum d’encens et de musc, pendant que sur le sol humide, arrosé à l’eau de fleurs d’oranger, se tenait un animal inattendu : la vipère. Dès qu’ils s’en approchèrent, celle-ci disparut tranquillement dans un interstice entre deux pierres d’où jaillit soudain la source que tu vois encore aujourd’hui, abondante et limpide, si  bien que longtemps durant on a cru qu’elle prodiguait l’éternité. Par cet acte, Sid’ Laghrib venait de réconcilier définitivement le reptile avec les hommes, mettant fin à un malentendu qui aurait duré longtemps après sa mort. Ce furent autant de signes qui valurent à l’endroit de devenir plus tard le lieu de pèlerinage annuel de toutes les tribus de Meskia et même d’ailleurs, d’autres contrées où vivaient des races d’hommes dont nous ne soupçonnions même pas l’existence.

Mais cela ni ton grand-père, ni moi, disait ma grand-mère, ne l’avions vu. Nous n’existions pas encore. Cependant Sid’Laghrib restera à jamais notre protecteur, où que nous allions et où que nous soyons. De cet étranger, nous avons hérité le village le plus beau et le plus divin de tous et de la stupidité des hommes, une mule qui vint longtemps hanter nos nuits et nous disperser aux quatre coins du monde. Maudits soient la cupidité, le cynisme et l’intolérance.

Certains disaient que la Mule des Tombes était une femme, une veuve qui n’aurait pas respecté “ la part de Dieu ”, que sont les quarante jours de deuil consécutifs à l’enterrement du défunt, au cours desquels elle se serait abandonnée aux plaisirs de la chair au mépris de la Loi divine. C’était ainsi que Dieu l’aurait punie, la transformant à chaque tombée de la nuit en mule. Ceux-là se groupèrent autour de quelques fanatiques et se proclamèrent défenseurs de la pureté divine. Les villageois modérés les appelaient le parti de la Veuve, parce qu’ils s’en étaient pris à toutes les veuves du village. Celles-ci étaient calomniées, désignées du doigt, et malheur à celles qu’un mot ou un geste trahissait. Peu à peu, l’inquisition étendit sa traque à d’autres, indifféremment de leur âge ou de leur statut.

D’autres, réfutaient cette thèse. Car, disaient-ils, comment expliquer que Dieu Le Tout Puissant  en vint à s’en prendre à des innocents par cette créature. Il y aurait là erreur de cible. Car à l’arrivée, ce sont des gens normaux, souvent parmi les honnêtes gens, que les villageois trouvaient morts ou ahuris, le regard vide de toute présence, pendant que, son acte accompli, sa soif de mort assouvie, elle disparaissait saine et sauve, peut-être même heureuse, jubilante, mais en tout cas impunie, pour réapparaître, le lendemain, et s’approprier la nuit, défiant les humains et même Dieu. Or, Dieu ne se trompe jamais. Par conséquent, ce ne pouvait être que l’instrument d’une vengeance ou d’un châtiment. Mais, on n’osait dire plus, de crainte de s’enliser dans le passé et le parti de la Veuve en sortait toujours conforté d’autant qu’à ses contradicteurs, il opposait l’existence du diable, créature de Dieu.

Mais si les gens de Meskia avaient décidé, par peur ou par complaisance, de fermer la mémoire à un passé mouvementé, c’était parce qu’ils voulaient que bien des choses n’eussent  jamais existé. Le village était déjà assez divisé ainsi et interroger le passé ne ferait que réveiller des comptes dissimulés sous une lourde vérité nommée Aguer. Il ne fallait pas en parler. Et je vois encore ma mère mettre sa main sur sa bouche chaque fois que, par égarement, elle avait prononcé ce nom.  Aguer s’accordait-on à dire, était un coupeur de routes, un rebelle, un païen donc un mécréant, qui avait conquis le village par les armes et en avait été chassé par les armes. Ainsi, le village pouvait chanter ses héros, pleurer ses martyrs, commémorer, célébrer, et transmettre une belle épopée aux générations à venir.

Pour le parti de la Veuve, toute tentative de fouiller dans la mémoire était assimilée à une exhumation des morts et à une profanation des tombes. Pour les autres, on ne pouvait empêcher une recherche dans le passé, pour peu que l’entreprise vise à améliorer et enrichir la version officielle. Cependant, on s’abstenait d’en dire plus, la réconciliation et la paix étaient ce dont notre village avait le plus besoin dans l’immédiat.  

 


Cependant, la réalité, me chuchotait ta grand-mère, est que de coupeur de routes avide de sang, tel qu’on avait bien voulu qu’il fût, Aguer avait, à l’époque où il régnait sur le village, séduit plus d’un par son sens de l’équité et de la justice. Ton grand-père disait qu’il leur en avait appris des subtilités  jusque là jamais soupçonnées ; il articulait la justice autour de la raison et le discernement. Pour cela, il se basait sur le temps et la concertation. Les délibérations duraient ainsi des nuits entières avant qu’elle ne soit rendue et les concertations s’étendaient à toutes les catégories sociales et professionnelles. Elle était redevenue aussi pure qu’à l’époque de Sid’Laghrib. Aguer estimait qu’elle devait être le reflet de la vie du village. Aussi, n’était-il pas question qu’elle puise dans des lois figées sur des tablettes. Juifs, Musulmans, Chrétiens et Païens, obéissaient désormais à la même loi civile tout en continuant à pratiquer leur foi. Et par le respect de leurs lieux de culte, leurs fêtes et leurs deuils, qu’il partageait avec eux, il leur apprit la tolérance et le respect de la différence, enseignements auxquels ils resteront toujours imperméables, comme assourdis et aveuglés par Dieu. Il avait aboli les impôts, donné des lopins de terre aux plus démunis et encouragé le travail en communauté. Il avait enseigné aux hommes les techniques du combat, les avait emmenés avec lui dans ses razzias menées contre les féodaux des plaines du littoral et avait défendu farouchement le village contre toute agression, alors que le seul combat que nos chefs livraient jusque là était contre les leurs : impôts abusifs, corruption, spoliation de biens, asservissement, si bien que les nôtres, disait ta grand-mère, ne savaient plus lesquels de ces deux types d’hommes étaient musulmans. Loin d’être frustre, il leur avait apporté un savoir-faire et un savoir vivre venus d’ailleurs, de toutes les contrées qu’il avait traversées en homme libre et en voyageur.





À suivre ...


















Par Bobadillo - Publié dans : Je vous conte parmi les merveilleux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Présentation

  • : Le blog de Bobadillo
  • Le blog de Bobadillo
  • : Belle occasion d'échanger sur tout. L'expérience nous a appris que les savoirs peuvent renvoyer à des domaines mais ne sont pas clôturés. C'est donc sur l'intitulé "culture" que je me base dans ce blog. Culture ? Chai pô !!! Et c'est tant mieux. Nous ferons en sorte que dans cette coquille il puisse y avoir différents axes et centres d'intérêt. Merci pour votre soutien.
  • Recommander ce blog

Recherche

Texte Libre

Calendrier

Mars 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31        
<< < > >>

Derniers Commentaires

Créer un Blog

Recommander

Créer un blog gratuit sur OverBlog - Contact - C.G.U. - Signaler un abus