LES DOS TOURNÉS (Suite)
D'après : L'Épervier
Paru dans : Enchevêtrements, tome 1, Sommeil Paradoxal
et Songes Aqua
Nocturnes
Textes soumis à droits
d'auteur
Elle …
Elle avait erré à la recherche du compagnon
Pour lequel elle avait tout sacrifié
Et déjà l’été précédent
Que l’automne allait confirmer.
De plus en plus
esseulée,
D’excuses en prétextes,
De disparitions en retours tardifs,
De lit vide et interrogateur
À lit défait
Que meublaient l’insomnie,
Le doute et le désarroi,
Son cœur avait grossi
Et, en femme contrariée,
Elle avait déambulé dans la cité
À la recherche d’une réponse
À ses interrogations infinies,
Jusqu’à l’impasse où tout s’était joué.
Elle avait rencontré ses craintes,
Avait tout vu.
L’un des deux couples de l’impasse
Se faisait sans elle
Ou sans doute s’était-il déjà fait.
Et pendant que les pleurs de ces enfants
Lui jouaient presque le requiem
De ses amours assassinées,
Étouffant ainsi
Ses propres sanglots,
Rendant de leur tristesse inconsolée
Son drame pâle et
silencieux.
Son esprit
caressait
Toute l’absurdité de la vie,
Que traduisait un sourire désabusé
Mais d’une sentencieuse gravité.
Elle vit toutes ces amours naissantes
Se promettre l’éternité
Dans l’emplacement même
De celles venant de finir jetées
Par terre comme des feuilles mortes.
L’éphémère a la mémoire courte
Et l’illusion de la perpétuité.
Cet homme pelotant cette femme
Le savait.
Cette femme dans les bras de ce même homme
Le savait aussi.
Les yeux levés vers le ciel,
Ultime recours
Quand le sol a brûlé sous ses pieds,
Elle avait croisé les deux petites têtes
Et leur avait même souri
Maternellement pour les rassurer
Et sans doute pour se rassurer.
Elle avait mêlé ses larmes
Aux sueurs froides du dépit
Et confié aux fines gouttes de pluie
Le soin de confondre
Toutes ces eaux sur son visage
Humide, soudain comme illuminé.
Quel dieu aurait-il accepté cela ?
Quel dieu en aurait-il fait faire
À ces êtres les frais ?
Puis, fidèle au rite automnal
De cette ville fabuleuse et à la loi de l’amour,
En princesse blessée,
Qu’on aurait dit un hoquet
Ou un bris de cœur, désigné
Un platane pour s’y adosser
Et sans doute y graver
Un « jamais plus, jamais »,
Serment que ses lèvres endurcies
N’arrivaient pas à porter.
Mais quand elle avait vu
Cet homme qui allait tomber,
Elle avait tressailli, compris.
Elle le connaissait, c'était lui,
C'était l'homme qui venait habiter ses nuits.
Ces signes-là lui disaient
En d’autres mots ce que bien des livres
Dont ceux dits sacrés,
N’auraient pas dit,
Auraient simplement tu.
Venait-elle d’être illuminée
Par ces vérités
Dont Dieu réserve la Révélation à de rares élus ?
Son platane était là.
Ces enfants, elle les avait déjà vus.
Ses amours, aujourd’hui usées,
Mortes,
Avaient vu leur agonie
À la naissance du tout petit
Et leurs préliminaires déjà
Dans les premiers pas de l’aîné.
Ces enfants avaient tout pleuré,
Restait ce platane
Que le mois d’octobre n’avait pas attendu
Les premiers souffles de novembre
Le mettre à terre
Et noyer le sol sous ses pieds.
Il ne lui avait pas laissé
Le loisir de se préparer
Par une étreinte, un murmure ou un secret
Qu’une amoureuse, elle,
Serait venue graver sur son écorce.
L’automne aurait-il
Dérogé à ses rites et à ses us ?
Il s’en laverait les cieux encore
Et dirait que ce n’était pas lui.
Ces foudres étaient d’autrui.
Un complot, une machination,
Un sortilège, derrière lesquels
Devaient s’agiter des mains ennemies.
Il fallait alors faire vite,
Il fallait lui parler,
Elle irait lui parler.
D’abord, le relever
Pour l’orgueil et la fierté,
Puis le ranimer
Et l’emmener sous un abri,
Sous ces toits où on apprend à oublier.
Elle le consolerait, s’en donnerait
Le courage qu’elle puiserait
À un verre sec, son premier.
Il refuserait peut-être de venir tremper
Ses lèvres dans ces liquides amers
De la première plaie
Mais elle l’en persuaderait,
Ses enfants ne méritaient-ils pas
Une histoire racontée
En leur absence à une oreille étrangère
Au cœur fraîchement brisé ?
Elle était l’humanité désormais.
Une trahison, des cris innocents,
Un homme à terre, cet homme là,
Elle aura tout vu.
Il ne lui en faudrait pas plus,
Elle avait trop dormi dans ce lit
D’un sommeil épineux
Dans un cocon de barbelés,
Que, jusqu’à la veille elle prenait
Pour une fatalité.
Il lui fallait un oubli.
Il lui fallait cet homme
Où elle s’était déjà oubliée.
Un autre qu’elle ne connaissait
Qu’absent mais qui ne lui était
Pas tout à fait inconnu.
Il viendrait avec elle dans cet abri
Où elle lui reconstituerait une humanité nue,
Une ambiance sauvage et crue,
Dans cette chaleur bestiale du temps
Où une ombre dansante sur le mur
Au rythme d’une bougie intriguait,
Fascinait et donnait toute la magie
Il pourrait tout bonnement ne rien dire,
Être là, comme une preuve vivante
De ce qu’elle venait de
vivre,
Qu’elle aurait à portée des yeux
Chaque fois qu’elle céderait
À l’illusion de n’avoir rien vu,
Qu’elle rentrerait,
Trouverait ces amours
Toujours dans les mêmes chimères
Et la même disponibilité,
Irait cueillir et donner
Le même rituel baiser,
Dirait les mêmes mots doux et ferait
Les mêmes gestes jamais fatigués.
Il serait là comme un rappel à l’ordre
Dans ses sentiments, à elle,
Dès fois que, rebelles,
Ceux-ci s’affoleraient.
Il serait là à l’écouter
Tout lui dire, tout lui raconter,
Jusqu’à ces zones d’ombres où elle
L’avait caché depuis des années,
Il n’avait pas à choisir.
Il n’y avait pas à choisir
Entre mourir et oublier,
Entre rester aussi figé
Que cette statue-là, noyé
Sous les trombes d’eau, à fixer
Les battants obstinément fermés
D’une histoire déjà finie
Et commencer l’oubli
D’une chimère pour l’homme vrai.
Il y avait toujours des contes et des fables
Dans ces cassures, elle pensait,
Qu’un verre réchaufferait,
Qu’une lumière tamisée embellirait,
Qu’une intimité vaporeuse sublimerait.
Leur conte à eux, était déjà composé
Et n’attendait que sa présence
Pour lui donner corps, chair et esprit
Et le sortir de son irréalité.
Il viendrait, elle le voulait,
Il viendrait d’abord se mettre à l’abri.
Il viendrait
oublier.
À suivre ....
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