Jeudi 10 décembre 2009 4 10 /12 /2009 10:35
RumeursHivernales02_edited-1.jpg


banderoleNOEL_edited-1.jpg







bonhomme.jpg

- Monsieur Cela aurait pu se contenter de ça. Mais il bénéficie de mon respect pour la langue . Il existe, un peu partout dans le monde des personnages qui mènent une vie irrespectueusement insouciante, entre deux trahisons et quelques coups bas. Cela en fait partie. Il pousse son chariot parmi vous, achète son sapin, ses cadeaux, fête Noël et le jour de l'an. Il plie l'année passée et attaque la suivante comme d'habitude. 


Al Baicin, extrait de "Enchevêtrements"



Cela décortiquait homards, crabes, crevettes et gambas, buvait le  foie gras sur une nappe brodée de fleurs aplaties, traversée par un surtout vert d’inquiétude, se donnant un style et un air, mâchait l’actualité en fin connaisseur

et trouvait à ses sarcasmes une réelle poésie.


Les huîtres, cette année, avaient souffert

des marées noires et seules les belons du Nord y avaient échappé

mais Son Eminence incolore, que le kir peinait à griser, Son Excellence Cela, mangerait tout de même, contre vents et marées, des plates propres et fraîches. Il les avait déjà commandées. Cela était prévenant.

Cela savait vivre, ce qui n’était pas donné.

Cela buvait le vin raffiné et les sirops les plus délicats. courronneNOEL.jpg


Mais Cela militait aussi.

Contre ces marées noires, pour l’écologie, la pisciculture et l’ostréiculture, pour ses homards et ses crabes roses pur porc, pour l’humanité.

Cela était féministe, écologiste mais jamais, absolument jamais raciste.

Cela portait sur le monde un regard paternel qui avait tout compris.

Cela s’en émouvait, cela versait même quelques larmes qui exhalaient le parfum d’un Macon ou d’un Sauvignon, c’est selon. Plate, Creuse ou Belon, c’est selon. La différence se jouait au citron.

Oui, quand le monde tanguait à Ouagadougou, c’est toute la table de Cela qui tanguait et inversement. C’est sûrement inversement.

Cela se gavait de dinde et de chapons en caquetant comme une oie sur un monde qu’à chaque minute il dépouillait, appauvrissait, transformait en actualités tragiques qu’il livrait à son écran dernier cri, pour le bon plaisir de ses tendances sadiques, ses instincts carnassiers et ses pulsions scatologiques et homicides, pour ses dimanches mérités.

Cela n’était pas raciste.


Cela  présidait même à des associations avec Marion pour remédier à cela.

Cela rêvait de paix et de solidarité.

Cela fricotait avec les despotes du monde entier auxquels il trouvait un charisme particulier, un peuple à genoux, un pays ruiné, des fortunes détournées, en somme un air de rien qui les faisait distingués, et surtout un français raffiné.


Cela n’aimait pas la vulgarité.

Et Cela parlait des enfants du monde, de leur avenir, de leur vie.

Et puis ces femmes violentées !

Cela réprouvait la violence, l’inceste, la dictature et la pauvreté.

Cela connaissait la psychologie.

Et partant, Cela était digne d’enfanter, enfin juste ce qu’il fallait, et d’élever et de soumettre.

Le chien de Cela en était une preuve probante,

accablante et aboyante.

 

banderoleNOEL_edited-1.jpg


Alors Cela se servait et, en détenteur de la vérité absolue, Cela rectifiait, corrigeait, fourrageait sur terre en domaine  conquis et acquis.

Et Cela s’indignait devant ces enfants exploités.

Cela avait certes des tapis d’Orient

mais des tapis ni volés ni volants,

des tapis certifiés faits main

d’homme libre et consentant, bien rémunéré.

Cela n’avait jamais fait ni ne referait

le Triangle d’Or, il avait déjà embarqué

dans ses pantoufles au large de son canapé,

Cela battait pavillon au xxxxx et dans

l’ouest xxxxx ; Cela naviguait dans son salon.

Cela ne rallumerait plus aucun feu.

Pas d’autodafé ni de crémation :

Cela avait un four et une cheminée, il avait un chapon à rôtir ou à griller.

Point de supplice de la roue ni de Saint Barthélemy : Cela avait le crabe et le homard à écarteler, vider et, maintenant, Cela s’attaquait à la sole.

Cela avait séparé la chair parfumée de l’arête centrale, l’Eglise de l’Etat, déduit ses frais des impôts, calculé la T.V.A.


Cela s’offusquait de l’indifférence des autres, Cela se révoltait, rotait, votait, cela pensait.

CHEMINEEnoel.jpgAh, Soixante huîtres, pardon ! Il voulait dire soixante-huit et les pavés !

Cela était sans aucun doute un être humain complet, entier, parfait.

Cela était la synthèse de Diderot, Voltaire et Rousseau.

Cela ne confondait pas Berlusconi et Mussolini, ni la France Libre et celle de Vichy, rien à voir !

Cela en était sûr.

Cela maîtrisait l’histoire, et un peu la Géographie.

Cela avait un sens des démarquages et des frontières, Cela pouvait même retracer la ligne Maginot.

Cela avait de l’imagination et déjà un verre dans le nez.

Malgré tout, Cela ne mélangeait rien.

Dans un saladier, les bigorneaux, dans une assiette les couteaux, et les huîtres dans leur cageot, en attendant le saumon, le rire complice de Marion, le corsage d’Agathe, le décolleté plongeon de Judith et la dernière blague de Toto. Cela ne saurait tarder, le kir et le vin blanc coulaient à flots. Cela n’allait pas aux toilettes, Cela ne se souillait pas, Cela aurait été un ange si on n’avait pas tué Dieu, un garde suisse si on n’avait pas écourté le Roy, un bon patriote si Londres n’avait pas appelé Paris, un Seigneur régnant sur ses domaines dans les plaines de l’Oranais, la brousse sénégalaise ou les rizières indochinoises si Paris n’avait pas été libéré un peu tôt. Il se ferait chevalier, il aimait Lancelot.

Que de gueux, de vilains, de serfs, toute cette chair !

Cela aimait la bonne chère et appréciait toute forme de chair. Mais Cela avait horreur de la chaire professorale, elle le décodait, le pénétrait, y lisait une absence de quelqu’un, la présence d’un cadavre et le sifflet d’un sot.



banderoleNOEL_edited-1.jpg


Cela n’était pas con.

Cela était trop bon pour être con.

Mais Cela troquerait bien Sa Seigneurie, Son Excellence, Sa Sainteté, Sa Majesté, Son Eminence, et même Sa Bonté pour Sa Connerie s’il pouvait un jour briguer la mairie de ange.jpg son quartier.

Sa Connerie changerait le pays.

Cela ferait alors des propositions à Louise, en tout bien tout honneur évidemment, puis le temps passant, le temps usant, Marion resterait une amie, si Louise le voulait évidemment. Sinon, Cela persisterait, persiflerait, userait de ses pions, jusqu’à ce qu’elle dise oui, car elle finirait par dire oui. Naturellement.

Les femmes comme mademoiselle Louise commencent toujours par dire non.

Mais en attendant cela avait toujours plus d’une flèche dans son arc, plus d’une veste dans sa garde-robe, plus d’une papillote dans son Noël et des milliers de naufragés dans ses banlieues.

Il avait l’épingle du moment pour tirer son bigorneau récalcitrant, enfin, il avait de quoi tirer son épingle du bigorneau à chaque tournant !

Et puis le champagne se mariait mal avec le foie gras, où aviez-vous la tête Marion ?

Du Sauternes, voyons !

C’est un crime contre l’humanité, pardon !

Cela s’était trompé, il voulait dire un crime de lèse-majesté.

Ce Sauvignon joue de ces tours !

Tout le monde trouvait cela amusant, exigeant en matière de goût et pédant.

Quelle belle expression !

Cela avait de l’esprit et du goût, Cela était une lumière.

Cela avait réussi sa vie, de lâchetés en traîtrises, il avait un peu trop râpé sa langue de toutes ces mains léchées pour avoir encore du goût mais cela ne se dit pas,

ne se pense pas, quand Noël avait rassemblé tout cela.

Cela savait se courber, ployer, gravir ces échelons

de petit formatorillon bête et méchant, aux lunettes

chevauchant le bout du nez pour faire intelligent,

à chargé de mission au torse bombé puis à directeur à

qui maintenant on ne léchait pas que le blouson.

Tous ces nègres venus s’intégrer, s’insérer,

se faire toucher par sa grâce et sa crasse grasse,

étaient ses enfants. Ils ne pouvaient que mieux tomber,

Cela n’était pas raciste, Cela était la larme de Hugo,

le verbe du père Voltaire et l’index de l’intraitable Zola, Cela.

Et puis, Cela leur apprenait à rire, à pleurer, à sentir et à toucher,

à se nettoyer à se contenter du peu et à ne pas péter plus haut que leur cul

quand on n’était qu’immigré, rapatrié ou Rmiste,

toxicomane ou tout simplement paumé. L’égalité des chances c’était Cela.

Cela leur apprenait tellement de choses et Cela était un être comblé.

Cela, Cela n’avait de cesse de le leur rappeler.

Lui qui n’était soldat en Indochine que devant Agathe,

Judith et Marion, sinon, peintre, infirmier ou marmiton en Kabylie.

Cela était même résistant.

Cela souffrait, peinait dans sa mission.

Dieu que c’est dur d’être intelligent et forcément Cela !

Cela fantasmait sur les unes, Cela fantasmait sur les uns,

après tout on n’est que des humains, cela échappait à Marion.

Dieu qu’ils devaient le voir beau !

Et Cela comptait les stagiaires en ronds et en subventions.

Moins de pauvres et nous coulons ! Alors faisons quelque chose, voyons !

 

 

banderoleNOEL_edited-1.jpg

Cela connaissait filières et filons, la femme du député Paul, la maîtresse du secrétaire Pierre et puis, bien sûr, Marion, qu’on avait introduite à la direction de certains fonds, qu’il avait séduite, épousée civilement. ANGEcornette.jpg

Amoureux ? Oui, sûrement.

Puis il y a ceux que nous arrosons, saupoudrons, menaçons, écrasons, qui ne diront pas non.

Attention, cela faisait cela pour la formation et l’insertion.

Pour le développement.

Cet argent se perdrait s’il tombait entre d’autres mains,

Cet argent de son ciel à sa terre serait dirigé de mains propres à mains propres.

Cela était intègre, Cela était propre.

Protégé par toutes ces mains jadis léchées,

Ces bottes bien cirées, Cela n’avait malgré tout jamais la grosse tête, Cela.

Cela savait encore rester humble et servir, jusqu’au meurtre,

quand celui-ci était sans cadavre évident, sans mort attestée, sans bruit ni sang.

Il le faisait avec le zèle d’un Croisé devant un Sarrazin,

la rectitude d’un soldat devant un indigène,

le respect d’un mangonneau à une citadelle.

Il ne faut pas péter plus haut qu’un Cela.

Cela préférait le steak tartare au steak saignant

et Marion avait bien raison de lui en avoir concocté un ce Noël-là.

- Mon Cela est un brin charognard ! expliquait l’espiègle Marion,

toujours rigolote comme une anecdote dans une papillote !

- Pas de grosses bouchées, pas d’étouffe Musulman ! rétorquait-il.

Ah, la boutade, le fin mot de la question, il n’y a que

Cela pour lâcher une telle perle !

Cela vivait fondu dans la meute,

Cela était le premier à hurler et à courir et le dernier à se battre.

En 46 il était résistant.

Mais on n’y comprenait rien au début à cette guerre, Cela se comprend !

Cela savait ses limites et on ne le lui en voulait pas.

Cela prenait un gâteau aux fraises avec Judith

et un sorbet avec Agathe, Cela savait faire plaisir et bien le répartir.

Cela chanterait bien une chanson, mais il faudrait l’y pousser, l’en supplier,

Judith et Agathe s’en chargeraient, c’était prévu, Cela avait tout prévu.

Cela se fatiguait trop, depuis les commandes,

en passant par les courses et les cadeaux,

et bien entendu le sapin, un épicéa pour le parfum

et tant pis pour les épines, jusqu’à la soirée

qu’il voulait un gala où il serait le candélabre

qui illuminerait les autres.

Versailles fêterait ainsi sa Barry, sa Maintenon,

devant Cela en Louis avec la présence de quelques mâles

en retrait qui se contenteraient d’un Le Nostre, d’un Guillotin,

d’un Necker ou d’un fou du Roy, selon la cour selon le Roy, selon Cela.

Avec leur consentement bien sûr, car Cela était démocrate.

 

banderoleNOEL_edited-1.jpg


Cela avait des bâillements d’hippopotame et des regards qui s’absentaient un peu trop dans le décolleté d’Agathe et accompagnaient le fessier de Judith à chaque déplacement, mais sa main rassurait évidemment celle de Marion.

Cela raconterait la dernière avant d’aller au lit, pour cela un petit Bourbon. Elle aurait de l’esprit, elle aurait du piment, ferait rire tout le monde, ferait rire Agathe et Judith, et Cela en profiterait pour se tordre de rire, toucher dans la foulée les seins tant convoités, pincer au passage l’imprenable fessier. Et dans son lit, le souvenir frais de cette chair rendrait moins fade le corps de Marion. Après tout, Cela n’était qu’un enfant et Cela aimait Noël comme tous les enfants. Les Noëls de cela étaient toujours poétiques.  C’était cela Cela.





Par Bobadillo - Publié dans : Rumeurs Hivernales
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 1 décembre 2009 2 01 /12 /2009 08:13



La Belle et le Rebelle

ou

La Mule des Tombes 

1ère partie, chapitre 5
Par Al Baicin
Extrait de
Vol au-dessus d'un tapis de youyous

Texte soumis à droits d'auteur

 

 

5ème chapitre

Le fils de la Mule

 

 

 

Les jours continuaient pour nous

dans la peur et l’obéissance, complices

impuissants de nos propres bourreaux

qui nous arrachaient notre peau pour

s’en draper, nos enfants pour cultiver

notre blé, le moissonner et le déposer

dans leurs silos, nos hommes pour

compter notre argent et porter les caisses

dans leurs somptueuses maisons,

nos vierges pour servir les leurs,

danser et répondre aux quatre

volontés de leurs hommes.

 

Mais, ironie du destin, Dieu le miséricordieux avait choisi, pour nous sauver de ce musulman, un mécréant ; celui-là même que nous avions cru parti à jamais. En effet, deux années après l’arrivée du fils de la mule, après avoir laissé ses gardes dans le village, le caïd partait pour la première fois avec une escorte impressionnante et une énorme caravane remplie de nos richesses pour un commerce que nous devinions fructueux. Puis arriva le moment tant attendu. C’était un soir, au coucher du soleil. Johani n’avait pas fait l’appel à la prière ; mieux encore, du haut du minaret il lisait un message qui, au nom d’Aguer, sommait les hommes du caïd de quitter le village sans armes et les villageois d’aller sur la place du souk. Alors, tout le monde se mit à courir vers la grande place. On était persuadés qu’on allait voir Aguer et ses hommes. Nos cœurs battaient si forts et en courant nous ne pouvions que regretter le mal que nous fîmes à ce païen aux mœurs bizarres quand il était parmi nous, aussi étions-nous prêts à nous agenouiller devant lui, baiser les pattes de son cheval. Seulement, Aguer n’était pas là. Il y avait seulement la caravane du caïd  toujours chargée de nos richesses. Elle était conduite par une mule sur laquelle gisait le corps sans tête de Dehhan. La mule avança la première, tête baissée, vers nous qui, habitués aux volte-face du destin, tremblions de peur que cette libération ne se conclût par une calamité. Elle avançait toujours droit vers un petit enfant qu’une dame tenait par la main. Elle s’arrêta à son niveau puis baissa la tête lui offrant son cou. L’enfant s’y agrippa et finit sur le dos de la bête qui nous tourna les talons pour disparaître dans l’obscurité de la place du souk, accompagnée de nos regards stupéfaits.

C’est ainsi que quand elle revint hanter nos murs, certains étaient persuadés que c’était bien Itto que les fkihs du Sous avaient transformée en mule, à la demande de Dehhan.

 

Livrés à nous mêmes, nous n’étions donc pas au bout de nos peines. A croire que nous portions en nous-mêmes la malédiction. Notre persécuteur et notre sauveur nous avaient laissé, tous deux, en héritage une mule. Aussi, voyions-nous en elle les uns le mal, les autres le bien. Et le village était divisé. On fit appel à ses mêmes fkihs du Sous, mais leur voyance n’atteignit jamais son identité. Ils purent cependant décrire largement le voyage. Dans leur consternation, les notables de la circonstance voyaient le diable partout : dans la maladie,  dans la mendicité, dans toute déformation physique ; et toute singularité, et toute  déviance imposait traques et interrogatoires. On y voyait les signes du voyage nocturne, et comme on n’en revenait que fou ou mort, il était vraisemblable qu’on puisse en revenir sain et sauf moyennant un pacte avec Satan. Mais en tout état de cause, on en revenait avec son secret. Les dénonciations se faisaient plus nombreuses, les fkihs brandissaient la charria et le fouet, et les cérémonies d’exorcisme prirent l’allure d’autodafés s’ajoutant aux traques diurnes puisque, la nuit, personne n’osait s’aventurer dehors, même pas les érudits de la religion ni même les fkihs du Sous ou les milices du parti de la Veuve, assez courageux contre des femmes et des démunis et pas assez contre la Mule. Seul Johani pouvait encore faire ses appels à la prière, laver les morts et prêter son nom, ultime recours, à des noctambules pris au piège de la pire des rencontres. Une protection dont il fallait faire bon usage, au bon moment, au bon endroit, yeux et oreilles fermés, car son enchantement frappait comme l’éclair. Une fois le nom prononcé, me disait ma mère, la Mule se détournait de sa victime sans pour autant l’oublier car elle revenait toujours à la charge longtemps après pour prendre sa revanche à un moment où on ne l’attendait pas.

 

Les événements qui suivirent mirent l’évolution de cette situation dans une logique de durabilité et non d’apaisement. Car les gens avaient moins peur de la Mule que des conséquences qu’elle avait engendrées. Et si on ne s’aventurait plus à l’extérieur la nuit, c’était moins par peur de ce prédateur mythique que par crainte d’être soupçonné d’avoir été approché par le démon. La vie devenant impossible dans cette contrée, des initiatives plus suicidaires que courageuses virent le jour. Des condamnés à perpétuité  préférèrent aller à sa rencontre et tenter leur chance, peut-être ramèneraient-ils son secret et par là même leur liberté et la paix dans le village. Mais, la première tentative freina les autres : le garçon qui en fit la victime fut retrouvé deux jours plus tard dans un cimetière, les yeux révulsés, la bouche déformée et les mains contorsionnées. Il était devenu sourd-muet.

Toute une jeunesse vivait dans la terreur, et, à la suspicion des autres, s’ajoutait très souvent celle des parents qui eux-mêmes par conviction ou pour s’acheter la grâce des gouvernants et une certaine honorabilité n’hésitaient pas à dénoncer leurs propres enfants. D’autres, désespérés, les confièrent aux villages voisins, éternels ennemis, pour leur épargner le pire. Le pays s’était vidé de sa substance la plus significative pour laisser face à face les deux calamités, celle du jour et celle de la nuit avec l’espoir que celle-ci l’emporterait. Ainsi, ceux qui étaient restés traitaient de traîtres ceux qui étaient partis même s’ils étaient pris du désir inavoué de partir eux aussi, et ceux-ci traitaient ceux-là de ringards et d’ignorants.

Quand arriva notre tour pour l’exil, me disait grand-mère, ton grand-père décida de tenter sa chance. C’était le devoir de tout homme disait-il de défendre les siens. Ni mes larmes ni mes lamentations ni ta mère dans mes bras ne l’en dissuadèrent. Je fis intervenir des voisins qui tentèrent de lui expliquer que s’il comptait sur son érudition, il n’avait aucune chance, car même les fkihs du Sous, pourtant dotés d’un pouvoir extraordinaire, n’y pensaient pas. Il leur répondit que c’était parce qu’ils se savaient impurs et malfaisants, n’ayant utilisé leur pouvoir que pour jeter des sorts, qu’ils ne pouvaient l’affronter. Il ajouta qu’ils la craignaient parce qu’ils la savaient juste et que si elle était juste, lui, n’aurait rien à craindre d’elle.

Décidé à l’affronter, il passa cinq nuits à lire le Livre sacré et à méditer dans la mosquée. Quand il revenait le matin, j’étais au bord des larmes parce que je me disais qu’il était toujours tôt pour l’en dissuader. Un matin, à son retour, sans mot dire, il se mit à préparer les malles et les coffres. J’étais folle de joie de savoir qu’il avait décidé qu’on partît et donc renoncé à son projet. Durant tout le voyage, nous ne dîmes mot, moi de peur de réveiller sa tentation, lui, d’être encore sous le choc de ce qu’il savait déjà et qu’il ne me révéla jamais jusqu’au moment où, plusieurs années plus tard, pressentant la mort se rapprocher, il me dit ceci : je l’ai vue, je lui ai parlé toute la nuit et le matin, je ne te dirai pas qui elle est. Sache seulement qu’elle est la nuit et le jour et qu’il y a à craindre pour les générations à venir. Elle ne s’arrêtera que lorsque tous nos petits seront enfants de mule, donc  illégitimes et errants, les villes du futur étant déjà dessinées dans le signe de la fin de l’homme.

 


Fin de la 1ère partie

 

Par Bobadillo - Publié dans : Je vous conte parmi les merveilleux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /2009 06:30
RumeursHivernales02_edited-1.jpg
Textes soumis à droits


Je t'aime. Meurs.
D'après Bobadillo

Ainsi gribouillait-elle sa vie sur le pupitre orphelin d'une pauvre écolière en mal de bulletin. Elle filoutait dans les interstices des pauses pipi et trouvait à l'école la même confusion de sentiments que celle éprouvée sur le quai d'une gare, dans l'attente d'un train qui tarde à venir. Elle passait à travers les cours comme un bâillement dans l'attente des vacances, lesquelles à leur tour, la précipitaient dans l'angoisse de l'imminence de la prochaine année scolaire.
La loi du cercle et de la circonférence lui échappe encore malgré les retours de ces boomerangs qu'elle  jetait avec le froid et la fulgurance de l'instantané, pressée d'éloigner la difficulté du moment ou cédant à un désir de ceux jugés uniques en renvoyant dos à dos bienséance et convenance. De l'école, si elle en a gardé, à jamais gravées dans sa peau, ces habiletés qui consistent  à contourner tout obstacle venant s'interposer entre son confort et elle, elle oublie, dès les premières vacances jusqu'à ces êtres qui étaient là aussi pour qu'elle grandisse en douceur. Une photo de classe en noir et blanc encore éclatante de l'actualité d'un passé récent ne lui renvoie qu'une malheureuse image déjà pâlie de piètres souvenirs et la cruelle évidence d'une amnésie certaine d'elle-même.
- Celui qui est au centre de la rangée, em haut, tu t'en souviens?
- C'est Grand Louis, non ?
- Grand Louis, c'est ton oncle, voyons !
- Ah !
- Et la petite blonde aux cheveux ébouriffés en haut à droite ?
- Ché pô  !
Elle répondait en envoyant errer son regard dans le miroir du minuscule salon, où la même petite fille de la photo se tenait droite dans sa robe rouge d'été et soudain se surprit en train de se caresser le cuir chevelu. Cela lui procurait absence et fuite, lascivité et douceur, la même sensualité débonnaire que celle des récréations où l'éclatante cour d'école jurait avec sa morbidité. Quand Denis la mit dans sa ligne de mire, il était déjà pas un petit écolier comme les autres. Il avait le sourire pathétique de ces polissons qui, entre deux chiquenaudes, allaient accomplir ce qu'ils ont l'illusion de prendre pour un exploit. Il avait presque arrêté la course folle, assourdi le tintamarre de la cour rudoyée par ces petits bagnards que 10h 10 mn avait élargis et que, non loin, 10h 30 allait  de nouveau écrouer. Il avait passé sa manche droite sur un déjà très gros nez pour l'en débarrasser de l'impertinente morve qui en pendouillait et coulait à flots, venant visiblement d'une lointaine source ancestrale, dont on peut souligner l'abondance et souligner du même coup le ''beau" geste qui se devait de traduire les quatre lettres de noblesse de la galanterie due à une fille, qui s'était arrêtée de jouer il y a bien longtemps,  vint se pointer devant elle. Sans mot dire, tête baissée, elle le précéda aux latrines des garçons.

- Oh, je perds mes dorures, fit-elle, en exhibant deux mèches de cheveux  qu'un petit orgasme avait piégées entre des doigts tendus, crispés, et un petit couinement à peine étouffé.  - Au fait, Julien est passé aujourd'hui ?
- Ah, tu t'en souviens, enfin. Il n'est pas si différent de celui de la photo, tu sais. 

D'après Régis Deloro
Crépuscules et couchers

 Si l'amour n'était pas ce mélange insoluble de crime prémédité et d'infinie délicatesse, comme il serait aisé de le réduire à une parole ! Mais les souffrances de l'amour dépassent les tragédies de Job... L'érotisme est une lèpre éthérée...
     Emil Michel Cioran
Extrait de Le Crépuscule des pensées




À mon soleil d'hiver, cette lumière
éclatante et sa  fraîcheur d'enfant, de vols
de goéland au dessus
du Morhihan,
de biches égarées
aux yeux brillants.


REMERCIEMENTS ET ENCOURAGEMENTS :
Je tiens particulièrement à remercier le site
http://www.ateliermagique.com
de mettre à disposition des oeuvres réalisés par des peintres
méconnus et qui méritent nos encouragements.
Le meilleur hommage qu'on puisse leur rendre est, une fois téléchrgées,
ces oeuvres devraient nous intimer le respect
dans l'usage qu'on en fait.
Bobadillo

Toute ressemblance de près ou de loin avec des personnes réelles relèverait d'un pur hasard. Cette histoire est une pure fiction. Ce texte a été écrit en 2006. Il est sous droits d'auteur.




















































































































































































































































À suivre ...


Par Bobadillo - Publié dans : Rumeurs Hivernales
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 28 novembre 2009 6 28 /11 /2009 08:10




La Belle et le Rebelle

ou

La Mule des Tombes 

1ère partie, chapitre 4 (suite)
Par Al Baicin
Extrait de
Vol au-dessus d'un tapis de youyous

Texte soumis à droits d'auteur

 

 

4ème Chapitre, suite

Le Mythe Aguer

 



 

 

 

 

 

La question était de savoir pourquoi

un homme comme Aguer s’intéressait-il

tant à notre village, lui qui était craint

de tout l’Atlas et même des plaines

de Chaouia et du Haouz,

lui qui avait fait de sa monture sa demeure,

lui qui ne connaissait que sa propre loi

et pas d’autres ? Ce n’était pas

nos quatre-vingt-dix-neuf sources

et nos deux rivières qui l’intéressaient lui

qui en avait vu d’autres, lui

aux pouvoirs inégalables ? 

 

La  réalité est que Aguer était amoureux d’Itto, unique fille du caïd du village, qu’il avait vue un jour dans la caravane de son père traversant la rivière des Soumis. Si son père, connu pour sa cupidité, sa cruauté et son despotisme, avait échappé, ce jour là, à la horde d’Aguer, c’était grâce au courage, à l’éloquence et surtout à la beauté inégalable de cette fillette de quinze ans, une beauté de celles que l’Islam qualifie de trouble et d’anarchie, soit “ Fina ”. Itto, de son côté, fascinée par la liberté et le courage de ce peuple cavalier, par leur loyauté s’éprit d’Aguer et c’était sur ses traces que celui-ci arriva à Meskia qu’il surveillait de loin jusqu’au moment où il apprit que Dehhan avait accordé la main d’Itto au Sultan.

Avec beaucoup de gène, Dehhan admit les faits. Ses conseillers lui firent admettre que s’il utilisait la fascination d’Aguer pour Itto, il aurait celui-ci  sous son emprise et obtiendrait le pouvoir qu’il convoitait sur Meskia. Or, Aguer ne se convertirait jamais à l’Islam pour avoir la main d’Itto, donc le risque qu’il l’épousât était nul et il est exclu qu’Aguer, soucieux de respectabilité, enfreigne cette loi. Et puis même s’il venait à accepter de se convertir, non seulement le village ne serait plus gouverné par un mécréant, mais de plus Dehhan gagnerait tous les honneurs en ayant agrandi la communauté des croyants. Cependant, l’adhésion de ce dernier au  plan de ses conseillers n’était que d’apparence, car, au fond de lui-même, l’affaire Aguer était une affaire de faces et d’individus et son seul désir était de le voir gisant mort. Car maintenant, il ne s’agissait même plus de le chasser, il fallait le vaincre, l’humilier, avant de le tuer. Dehhan savourait d’avance sa victoire et le prestige qu’elle allait lui procurer.

Aussi, quand Aguer envoya son émissaire pour demander  la main d’Itto, lui mit-il la conversion dans la balance. Aguer se vit le dos au mur, mais il  refusa, et on n’en reparla plus jusqu’au jour où le caïd, craignant l’inclination de sa fille pour Aguer, la donna en mariage à Himmid, un riche commerçant d’un village lointain nommé Zalleguen, lequel commerçant, son aîné d’une trentaine d’années, rallié au sultan, préparait disait-on, un soulèvement contre Aguer avec la complicité de certains notables et fkihs de l’intérieur et de tous les mécontents qui avaient choisi l’exil. Ces derniers opéraient déjà par embuscades dirigées souvent contre des hommes du village jugés traîtres et mécréants.

Mais le silence et la passivité d’Aguer n’avaient fait qu’endormir les méfiances car, la nuit des noces, quand Himmid, après avoir assisté à la cérémonie du henné, emmenait sa femme à Zalleguen pour les noces, avec son cortège de musiciens et de cavaliers en nombre, visiblement pour impressionner Aguer et encourager le ralliement des hésitants, il ne savait pas que celui-ci avait dépêché une partie de ses troupes en embuscade aux abords de la Rivière des Soumis, à un endroit nommé Anza, passage obligé entre Meskia et Zalleguen. Après le départ des mariés, Aguer se rendit à bride abattue, à la tête d’une poignée d’hommes, à Zalleguen empruntant un raccourci à travers la montagne. Les hommes de Himmid furent taillés en pièces, et, suivant la consigne de leur chef, les hommes d’Aguer laissèrent s’enfuir, sans être inquiétés, les deux époux. Arrivé au village avec les quelques survivants au massacre, le notable s’effondra à la vue du spectacle qui s’offrait à ses yeux. Son village acquis à la cause d’Aguer par on ne sait quel miracle, fêtait le  mariage du nouveau maître. Toute résistance était vaine. Himmid demanda la vie sauve, en échange, il remit les rênes du cheval d’Itto et la clé de sa propre demeure. On ne le revit jamais plus.

 

 

Le lendemain, Aguer revint à Meskia, groupa tous les villageois et leur fit ses adieux. Il leur expliqua que jamais village ni tribu n'avaient bénéficié de tant de générosité de sa part mais qu’à cette bonté, ils avaient opposé la fourberie, l’hypocrisie et la traîtrise. Sa décision était irrévocable, disait-il, et le village serait livré aux gouvernants qu’il méritait. Il invita tous ceux qui le voulaient à le suivre. Ensuite, il fit parvenir à Dehhan quelques mèches de cheveux et la robe de mariage tâchée de sang, que sa fille lui avait envoyée lui prouvant ainsi, conformément à l’usage, qu’elle avait su garder son honneur  intact.

Puis les cavaliers se mirent au pas quittant définitivement notre village dans notre incompréhension et notre tristesse.

 

En un mois, Dehhan réussit à réunir des troupes constituées de cavaliers étrangers. Et durant deux nuits et deux jours, ils se livrèrent à l’innommable : un massacre auquel seules quelques familles purent échapper moyennant finances. Suivirent ces jours inoubliables deux semaines de cauchemars où tous les sympathisants d’Aguer ou ceux qui étaient soupçonnés de l’être furent jugés pour être décapités ou pendus. Des femmes étaient fouettées, lapidées, d’autres arrachées à leurs maris chaque nuit pour être livrées aux hommes de Dehhan et des enfants furent séparés de leurs parents pour servir dans les demeures somptueuses qu’il s’était octroyées. Il n’y eut pas un jour sans pleurs ni douleur. Dehhan voulait que son déshonneur ne soit plus une exception. 

Rien ne pouvait arrêter ce monstre déchaîné, ce diable sorti du temps de Salomon. Il n’avait respecté ni ramadan ni la disette qui s’abattait déjà sur nous annonçant d’autres ravages. Il s’était simplement servi dans nos réserves : silos de blé, d’orge et d’avoine, stocks de miel d’huile d’olive et d’arganier. Et d’autres impôts s’ajoutèrent à ceux qu’Aguer avait abolis et on dut même payer des taxes selon le nombre d’yeux et d’oreilles par famille. Des familles entières quittaient le village dispersées sur les routes de la mendicité et de l’esclavage. 

Certaines rumeurs disaient que sa vengeance sur Aguer et Itto allait être plus terrible et à la mesure du pouvoir surnaturel de ce dernier. En effet, il avait fait appel à des fkihs venus du pays du Sous, réputés redoutables par le pouvoir qu’ils avaient sur les démons. Elles affirmaient qu’avec le sang et les cheveux de sa fille il était capable de les atteindre.

Si à la terreur de ses hommes venait s’ajouter la sorcellerie, c’est que nous n’avions même plus à espérer. Visiblement Dieu nous avait abandonnés et allait nous éprouver davantage.

En effet,  le village se réveilla un jour dans une agitation inhabituelle. Une mule était venue la nuit déposer un couffin tressé en peau de vache devant la mosquée. Les témoins qui rapportèrent ce fait, disaient qu’ils étaient restés immobiles, comme pétrifiés, devant la bête qui, indifférente à leur présence, tourna les talons et disparut dans l’obscurité.

Les fkihs et les notables étaient une fois de plus mis à rude épreuve. Selon leurs calculs ce ne pouvait être que le fils d’Aguer et d’Itto : le bébé avait neuf mois. Or, le rapt avait eu lieu dix-huit mois auparavant.

Très vite, Dehhan fit arrêter les témoins et tous ceux qui avaient affirmé que le petit était de son sang, coupa la langue aux uns, creva les yeux aux autres et l’histoire s’arrêta là. Personne n’osa plus murmurer le moindre mot sur l’enfant. Ce dernier, non reconnu par son grand-père, fut pris en charge par une famille noire. Circoncision et accès à la mosquée lui furent interdits au vu de son illégitimité. A défaut de nom, on l’affubla du sobriquet : le fils de la mule.

 


Fin du chapitre 4

Par Bobadillo - Publié dans : Je vous conte parmi les merveilleux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 28 novembre 2009 6 28 /11 /2009 07:16





La Belle et le Rebelle

ou

La Mule des Tombes 

1ère partie, chapitre 4
Par Al Baicin
Extrait de
Vol au-dessus d'un tapis de youyous

Texte soumis à droits d'auteur

 

 

4ème Chapitre

Le mythe Aguer

 

 

 

 


 

 

 


Qui étaient ces cavaliers étranges qui venaient hérisser les collines d’Itrane sans jamais s’approcher de nous à chaque festivité ? Personne ne le savait à l’époque, même si Aguer, dont seul le nom donnait la chair de poule aux plus courageux d’entre, nous était connu par ses

 

razzias dans le pays.

 

 

Or, cette réputation qui faisait de lui un coupeur de routes, un assassin, et sa méthode dont on disait terrifiante et cruelle ne laissaient point imaginer l’homme là, sur les collines, à quelques heures de marche de Meskia, se contentant de longues apparitions qui finissaient par un retrait pur et simple au grand bonheur de tous. Et si c’était lui ? Que Dieu le clément et le miséricordieux nous en préserve. Alors nous puiserions notre espoir dans la sagesse des nôtres, qui avait toujours su nous préserver du pire. Cependant comme si l’intrigue lui collait à la peau, Dehhan jugea utile de faire appel au soutien habituel des troupes du Sultan pour en finir une fois pour toutes. Mais le conseil des notables et dignitaires s’y opposa, proposant de leur envoyer un messager de paix.

Quelques jours plus tard, on organisa un festin et un messager fut envoyé à leur rencontre sur les collines. Bientôt une troupe d’une vingtaine d’hommes et de femmes entra dans le village. Nous n’avions jamais vu des humains ainsi faits, me racontait ma grand-mère. Femmes et hommes chevauchaient côte à côte, tous à moitié couverts  de peaux de bêtes, cheveux longs et tressés, têtes blondes, brunes ou rousses, coiffés de casques à cornes, et visages barbouillés de tatouages. Le plus rassuré de nous tous y voyait au moins le signe d’un nouveau massacre. Mais nos craintes s’apaisèrent quand, invités à déposer leurs armes ils les confièrent à Si Baha et, sans qu’on le leur dise, se couvrirent le torse et les jambes. Connaissaient-ils nos coutumes à ce degré de subtilité ? Nous n’étions pas au bout de notre surprise : ils venaient rendre hommage à Sid’Laghrib à qui  depuis des générations déjà, disaient-ils, ils étaient liés par un pacte d’allégeance. Plus par peur que par conviction on les conduisit au tombeau où ils se prosternèrent après avoir allumé des cierges. La fête pouvait commencer. Un homme manquait à la fête : Dehhan qui s’était replié dans ses appartements prétextant un malaise. Cela sentait le traquenard. Soudain, de longues files de poussière épaisse dévalèrent les collines de Meskia dans un geste synchronisé, comme à la fantasia. Au milieu du martèlement lourd des sabots contre le sol, les cris qui nous parvenaient nous fixèrent bientôt sur les enjeux du moment. Des enjeux qu’on résuma tous en un nom : Dehhan. C’était cela son coup d’éclat : piéger ses ennemis, prouver sa fidélité au monarque, et se débarrasser définitivement de ses adversaires que les troupes du sultan surprendraient en flagrant délit de compromission avec des rebelles. Mais à la consternation générale, s’ajoutait l’étonnement, et, plus tard, la surprise ; l’étonnement de voir le flegme des invités qui n’accordèrent même pas un regard à la charge ennemie ; la surprise de voir Itto prendre encore les devants de la scène alors que la fuite était le seul refuge des villageois. Meskia était encerclé et peu à peu, au pas, l’étau se resserra jusqu'à la place centrale, devant nos fenêtres.


D’un geste de la main, la jeune femme arrêta tout mouvement : « si c’est l’image que vous faites du Sultan, sachez que ce n’est pas celle que je souhaiterais côtoyer durant toute ma vie d’épouse fidèle et dévouée. Voyez vous-mêmes, je n’ai eu de cesse de combattre la cupidité de mon père, croyez-vous sincèrement que prendre en traître des hommes désarmés, à fortiori des invités et amis vaut mieux ? Sans doute, par la force, espéreriez-vous me voir courber l’échine. Mais alors, soyez dignes quand je verrais la vôtre à mes genoux. A moins que vous ne rebroussiez chemin. »

A peine avait-elle achevé sa harangue que des centaines d’hommes surgirent de tous côtés, criant le nom d’Aguer : des collines, des ruelles, des maisons que nous avions abandonnées pour la fête. L’armée d’Aguer avait investi le moindre recoin du village et était prête à intervenir assurant les arrières de sa délégation. Le commandant de l’armée du Sultan descendit de son cheval, baisa la main d’Itto et s’agenouilla. L’un des hommes d’Aguer l’aida à se relever et un couloir fut ouvert permettant à ses troupes de repartir sans être inquiétées.

On notera deux absents à cette fête particulière : Dehhan et Aguer lui-même. Celui-ci, viendra dès le lendemain avec ses troupes s’installer définitivement dans notre village. Il n’était ni occupant ni invité, il était juste là semant le trouble et la consternation dans nos esprits.

Dehhan ne réapparaîtra que longtemps plus tard, affaibli, honteux mais jamais vaincu même s’il avait par cet exploit signé son auto-destitution. Si Baha mourut quelques jours après la cérémonie et ton grand-père, Moshi et Loka, lassés des volte faces du destin se replièrent chacun dans ses lectures. Aguer trouvera un gouvernail livré à lui-même et son devoir lui dicta de le prendre.

Progressivement, par son charisme, Aguer réveillera encore des passions. Il commençait à déranger les soupirants à l’administration de Meskia ; moins par sa présence dans le village qu’il avait occupé, du reste sans effusion de sang, n’ayant rencontré aucune résistance, que par la différence qu’il fit. C’était une lumière venue dénoncer l’obscure caverne dans laquelle les villageois vivaient au temps de Dehhan. Or, il fallait à celui-ci un argument de taille pour convaincre des hommes de renommée jusque là jamais impliqués dans aucun conflit qu’un occupant n’était qu’un occupant et que mieux valait l’indépendance même s’il fallait mourir de faim. Il fallait un argument crédible, à même de détourner les mémoires d’un passé récent où l’héroïsme n’était pas nécessairement le lot de Dehhan. Et l’argument fut trouvé : Aguer n’était pas musulman. Il ne faisait même pas partie des gens du Livre, c’était un païen.

 

 

Aussi, la mosquée devint-elle le lieu idéal où sermons, harangues et complots,  tenaient conseil. La religion prenant le pas sur la politique, les hommes que Dehhan avait entraînés avec lui devinrent en la circonstance des musulmans fervents. Bientôt, à défaut d’être affronté par l’arme, Aguer fut la cible d’une série de tentatives d’empoisonnement soldées toutes par l’échec.

La plus spectaculaire fut la dernière. Aguer présidait à la cérémonie annuelle de circoncision, œuvre caritative au profit des orphelins et des pauvres, qu’il avait financée lui même. On lui avait mis du venin de vipère dans son thé qu’il avala. L’horreur était à son comble lorsqu’on constata l’inefficacité du poison. Aguer n’avait pas réagi au venin se contentant de sourire à l’homme qui avait voulu le tuer. Mieux encore, il l’invita à ses côtés et lui dit à haute voix : « tu ne m’as pas raté, c’était bien mon verre et je l’ai bu, mais tu ne m’as pas tué. Parce que j’ai grandi avec les hyènes, les lions et les vipères. Ils m’ont appris à être loyal et je le leur ai toujours bien rendu. Le respect que nous nous devons les uns aux autres habite nos pensées et nos gestes et, à partir de ce moment là, nous sommes prémunis du mal des uns  des autres par cette seule foi. Mais tu ne m’as pas raté pour autant, puisque quelqu’un d’autre à ma place aurait déjà été foudroyé à l’heure où je te parle.  Seulement, moi, vois tu, je ne rate une cible que parce que j’en ai visé d’autres. Aussi, je ne vais pas te tuer alors que tu es à ma portée, faible, tremblant, transpirant, peu fier de toi ; je pourrais te demander, maintenant, là, de t’agenouiller, de mordre la poussière ; je pourrais t’ordonner les plus vils actes, les plus ignobles et les plus déshonorants, et tu les ferais. Tu serais tellement honteux, tellement diminué que le mieux que tu puisses espérer à ce moment là est que je te tue. Mais, je ne te tuerais pas. Certains me diront plus tard : Tu l’as raté Aguer, alors que sa mort aurait donné l’exemple. Va, pauvre hère. Ta tête ne vaut pas cette cérémonie où les seules têtes qui doivent tomber sont les prépuces d’enfants pauvres à qui je veux épargner demain d’être rejetés, privés de femmes, privés de foi, privés de droit, persécutés par leurs propres pères, frères et sœurs, pour une simple histoire de bout de peau de plus. Va, tu pourras garder ta tête, celles qui m’intéressent, j’attendrai de les voir tomber toutes seules, car à mon avis elles ont suffisamment mûri. »

Le jour suivant cet épisode, ceux qui se sentaient concernés quittèrent le village. Sauf le caïd Dehhan, dont on connaissait la haine qu’il nourrissait envers d’Aguer. Il était resté avec quelques conseillers et ne furent, au grand étonnement des villageois, jamais inquiétés. Aussi, convaincus qu’Aguer avait, outre la force physique, un pouvoir surnaturel, finirent-ils par renoncer à leur macabre dessein et préférèrent un compromis.

 

 

 

À suivre

 

 

 

Par Bobadillo - Publié dans : Je vous conte parmi les merveilleux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Présentation

  • : Le blog de Bobadillo
  • Le blog de Bobadillo
  • : Belle occasion d'échanger sur tout. L'expérience nous a appris que les savoirs peuvent renvoyer à des domaines mais ne sont pas clôturés. C'est donc sur l'intitulé "culture" que je me base dans ce blog. Culture ? Chai pô !!! Et c'est tant mieux. Nous ferons en sorte que dans cette coquille il puisse y avoir différents axes et centres d'intérêt. Merci pour votre soutien.
  • Recommander ce blog

Recherche

Texte Libre

Calendrier

Mars 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31        
<< < > >>

Derniers Commentaires

Créer un Blog

Recommander

Créer un blog gratuit sur OverBlog - Contact - C.G.U. - Signaler un abus