Samedi 26 décembre 2009 6 26 /12 /2009 06:02
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Mieux vaut tard que jamais !
Nos meilleurs voeux à toutes et à tous.

Puisse cette période charnière nous conduire paisiblement vers la nouvelle année qui, je suis sûr, sera meilleure. Une prise de conscience de cet exil universel dans lequel notre civilisation nous a jetés est notoire. La gabegie qui a conduit au mercantilisme à outrance, chosifiant hommes et femmes et commercialisant la moindre brindille de notre globe terrestre, bombardant au passage des villes entières et condamnant sournoisement des populations à la folklorisation, à l'appauvrissement et à l'ignorance, cette gabegie, j'en suis sûr, aura mis ces auteurs au pied du mur.
L'être humain est l'avenir de son semblable. Un avenir scellé à celui de la Terre. Cependant, qui détruit ? Qui s'approprie le destin des autres ? Qui fait le malheur de ses semblables ? Qui fait tant de vacarme ? L'être humain.
Si chacun arrive à voir dans chaque adulte un enfant qui a été jeté aussi dans les affres de cette course, que le moindre insecte a une mission sur cette Terre, que dans le vol d'un oiseau il y a toute une tablature pour apprécier, savourer les moments de la vie présents pas présents.

Je vous propose aujourd'hui la lecture d'un roman. Une auto-biographie intitulée Enfant de livre . Une contre-plongée édifiante : vues du pavé, ces maisons que le mouvement des nuages rend mobiles peuvent vous tomber sur la tête d'un moment à l'autre.

Cet extrait est tiré du Tome I, le Sacre des adultes.
Lire, c'est voyager. Lire, c'est construire du sens. Lire, c'est rêver aussi. La lecture est un songe individuel. Songer, c'est effectuer un voyage. Un voyage qui, loin de nous éloigner de la réalité, nous rapproche de nos semblables. La littérature a ceci de magnifique : construire des modèles à suivre ou à éviter, pénétrer la conscience des autres par personnages interposés. Nous y avons toute la condition humaine dans sa cruauté et sa générosité.




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Voici le premier chapitre :

Le monde et ses mystères
Texte sujet à droit

Chapitre 1

Le monde et ses mystères

   

Le monde a ses mystères et les mystères ont leur monde. Des deux, nous n’en savons pas plus que ce que Dieu, dans Son infinie bonté, a bien voulu nous apprendre. Toute curiosité au-delà de Ses enseignements est malsaine. A chaque tentation, n’oublions jamais, mes enfants, que ce cerveau qui s’apprête à dérailler pour errer dans des sphères autres que celles prescrites par le Tout Puissant, lesquelles sont déjà suffisamment complexes pour les faibles créatures que nous sommes, est la propriété de Dieu. Un don dont il faut faire bon usage. Ainsi, l’utiliser à des fins contraires à Dieu est une ingratitude envers Notre Créateur, voire un affront, disait cette voix tantôt fluette et tantôt rauque qui torturait nos tympans. Harassée par une toux rebelle, nichée dans l’une de ces parois  imprenables à laquelle les assauts de la gorge livraient une guerre sans merci, de raclements fermes en gémissements pitoyables, elle survolait nos petites têtes par des jets agaçants auxquels nous opposions, sinon une inattention délibérée, du moins une résistance savamment orchestrée. Déjà, quand ils arrivaient à se frayer un chemin jusqu’à nos esprits,  ces mystères et ces mondes n’allaient que rarement au-delà des mots qui les portaient. C’est dire qu’acheminés par cette cavité saturée, ils n’avaient aucune chance.  Ils gardaient leurs mystères et nous notre monde que nous nous amusions à modeler de nos mains déjà rôdées de quelques astuces et aguerries de bien des meurtrissures. Quant à la curiosité, qui était alors l’objet du cours, nous la personnifiions. La disions de tout notre corps, et ce, sans attendre de leçon de personne. Et c’était de la curiosité saine !

 

Le monde n’est alors qu’un immense champ vierge à retourner, labourer, faire et défaire, au gré de nos humeurs que ces adultes trouble-fête conditionnent, impulsent, propulsent ou expulsent. Quand la fatigue avait raison de notre lucidité, nous nous abandonnions au sommeil sur les lieux de nos infinies investigations, sans nous soucier de nos outils qui restaient là où ils avaient servi, au grand dame de nos aînés.  Les adultes ont beau se démener, une salle de cours, c’était cela aussi. Une curiosité. Un champ d’investigations, un terrain de jeu. Les outils étaient là bien que l’usage en fût contrôlé, dirigé, « réglementé» disait notre directeur du haut de sa grossesse jamais aboutie. Dieu qu’il était gros ! Combien de bébés devait-il porter ?  Et notre maître, entre deux raclements de gorge, renchérissait sur l’ordre, la morale, l’organisation, autant d’entraves à nos propensions artistiques, spéléologues, géologues, paléontologues, architectes, etc. Nous étions, tour à tour ceci ou cela et très souvent tout cela en même temps. Alors, cette plume, cet encrier rempli jusqu’à ras bord, ce buvard, ce cahier, ce livre, cette règle, ces crayons de couleurs, ce pupitre et ce voisin, Naïm, lui-même, ne pouvaient impunément rester en souffrance, livrés à la léthargie, narguant l’impatience de mes mains restées croisées et posées sur la table sous prétexte d’ordre, de silence et d’attention aux prêches de ce fou ! Il ne pouvait qu’être fou. Un fou mégalomane qui avait décidé que seul lui avait le droit de jouer comme il le voulait, là où il le voulait, quand il le voulait.

 

La  plume me résistait, maintenant. On dirait qu’elle buvait instantanément toute l’encre dans laquelle  je la noyais presque. Je venais d’attaquer le ventre de ce singe tracé sur une feuille de papier. Déjà les contours s’étaient avérés aussi laborieux que périlleux. Un vrai périple. À la difficulté de dessiner avec une plume s’ajoutèrent les mille stratagèmes dont il fallait user pour tromper la vigilance du Maître. Quant à Dieu, j’étais persuadé qu’il devait sourire. Que de frayeurs, des faux-semblants, des simulations d’intérêt auxquels, à mon grand étonnement, l’instituteur répondait avec un regard appuyé, fixé sur mon visage, le sourire affable et le débit encouragé, assuré d’avoir un auditeur aussi attentif. Le simulacre consistait alors à ne pas paniquer. Je hochais la tête en signe d’acquiescement et, parfois même, pris dans le feu de l’action, je levais le doigt en hurlant à mort mon tour de répondre à la moindre question sur le cours. Le risque était bien sûr démesuré : désigné pour répondre, je ne saurais quoi dire. La réponse donnée, d’une manière ou d’une autre, généralement par un autre, à ma grande déception - toujours simulée – à laquelle le Maître répondait par un : « doucement, chacun son tour. Les faibles et les moyens, d’abord », je pouvais, la main droite cachée sous le buvard, reprendre mon croquis sans même le regarder, faisant mine de rien, mais faisant en même temps le guet.

Nerveux, mon voisin, Naïm, tremblait de la jambe et cela faisait vibrer le pupitre, rendant les choses encore plus compliquées. Il avait hâte de finir son dessin et de se remettre dans la légalité de l’élève exemplaire qu’il n’avait jamais été. Il allait donc très vite et, assurément avec une rapidité qui me faisait penser qu’il devait être au même stade que moi : il devait, à ce moment-là précis, colorier le ventre de son macaque. Cela m’agaçait dans la mesure où c’était moi qui lui en avais dessiné les contours et qu’en finissant avant moi, non seulement, il gagnait le pari mais, de plus, il me mettait en péril. Je serais alors exposé et je savais que je ne pouvais pas compter sur lui pour me couvrir. En attendant, il avançait malgré les vibrations du pupitre dont il ne semblait pas se rendre compte. Je me consolais en pensant que le pire qui pût arriver était de tacher le cahier. Car être pris en flagrant délit d’activités parascolaires illicites et même profanes était un moindre mal. Le Clément et Miséricordieux qui trônait sur l’estrade aimait à se montrer magnanime. Cela le rehaussait. Le rapprochait davantage de Dieu. Ses prêches émouvaient alors nos petits esprits pour qui le monde n’était guère qu’une gigantesque bande dessinée. On lui donnerait alors nos âmes.

 

Trop tard ! À trop surveiller ces trois là, le Maître, le primate et le voisin, j’en avais un peu trop secoué la plume dans l’encrier en appuyant ma main déjà toute violette contre le rebord tremblant de celui-ci. Naïm étouffa un cri et nos regards se croisèrent dans un mélange de « chut ! » et de mordillements des lèvres qui signifiaient la belle posture dans laquelle nous venions de nous mettre et en disaient long sur notre désarroi. Le buvard appliqué sur l’énorme tache par deux mains crasseuses et tremblantes rajouta à notre terreur. Mon cahier était dans un état tel que je ne pus contrôler le sentiment d’horreur qui, spontanément, était venu crisper, jusqu’au froissement, mon visage dans une moue désespérée et attirer malencontreusement le regard – heureusement toujours bienveillant et, cette fois-ci, curieusement compatissant - de l’instituteur. « Il ne faut pas avoir honte de demander d’aller aux toilettes. Allez, va, dépêche-toi ! » Me dit-il.

Cela ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd.

Je partis en flèche.

C’était toujours cela de gagné sur Naïm, sur les autres, sur le maître et même sur ce primate qui, du reste, refuge pour abriter ma langueur et mon apathie n’était qu’une source d’ennuis et d’angoisse. Pouvais-je, par ailleurs, espérer, malgré tout, que mon voisin n’en dît mot ou qu’il n’en fût contraint ? Il s’en défendrait, jurerait ses Dieux, le Coran et tous les Saints que sa mère devait passer quotidiennement en revue dans ses imprécations !

 

Ce temps donc m’était indispensable. Dans ma poche, un bout d’ail mâchouillé à appliquer sur mes deux mains pour les insensibiliser contre l’impact du bâton. Puis, la salive. Un bon remède. Toutes des recettes de dernier recours et dont notre fierté d’en user comme parade contre l’impitoyable bastonnade masquait l’inefficacité non avouée.

Bien que ce n’eût été qu’une remise à plus tard de l’échéance d’une punition garantie, mon bref congé était toujours cela de gagné. La punition était incontournable. Car qui pourrait s’interposer quand le verdict est prononcé ? Ma mère avait tôt vidé de ses vertus et de sa poésie le magnifique appel de maman. Maman !  criait-on encore dans les salles de cours de l’étage du dessous. Grâce aux rires que l’étage du dessus leur envoyait, nos cadets à peine chevelus ne devraient pas attendre de gravir les huit marches qui les séparaient de leurs sept ans à venir pour comprendre que maman est déjà loin. La mienne, c’était au deuxième jour de ma première rentrée scolaire – passée l’euphorie et l’excitation de la découverte et venue le moment de crier maman ! - qu’elle m’avait signifié que désormais un et un ne faisaient plus un mais deux. L’école me l’a démontré mathématiquement. Le comble est qu’il fallut que j’éprouve une fierté à chaque succès m’éloignant d’elle et qu’elle en fît de même. Dure loi pour les mères, me disais-je, au tout début, avant de me rendre compte que la mienne avait déjà fait ses comptes ! Si bien qu’il vaudrait mieux pour moi qu’elle ne sût rien du macaque, de l’encre et certainement pas de ce qui allait suivre.

 

À mon retour, la classe ronronnait toujours au rythme de la bataille que se livraient le maître et sa toux rebelle. Dieu, le vrai, devait plaindre Sa créature et celle-ci devait admettre l’affront qu’elle Lui faisait au vu du traitement qu’elle infligeait à cet autre don qu’était la voix. Pouvait-Il intervenir maintenant, là, et nous rétablir dans notre quiétude devant cette incarnation adulte de Sa prétendue justice ? Pourquoi y en avait-il toujours que pour les adultes dont nous, pourtant petits, pouvions deviner des travers rédhibitoires et attester du vice de procédure dans ce choix divin ? Ce peuple élu était trop poilu pour le sacre ! Trop éloigné du sol pour le servir dans les cieux ! Du pavé de notre ruelle, auquel nous nous confondions tellement qu’on devait sans cesse être vigilants, sans quoi un pas affolé ou un pied rebelle pouvait nous écraser, la vue est pour le moins vertigineuse mais riche en enseignements. Nous avions accès à l’information la plus secrète et la moins accessible au commun des mortels. Les dessous des djellabas et des jupes, donnaient une tout autre idée sur les personnes, et presque toujours, ne présentaient  rien qui justifiât ce choix divin, d’autant que d’en dessous, l’optique dessinait leur difformité dans des êtres curieux. Dieu les regardait du ciel. Un examen aérien qui fausse le jugement. C’est peut-être cela qu’ils échappaient à son examen.

Sur l’estrade, notre maître n’était pas assez haut pour que je puisse encore mesurer et convenir du vice de forme ! Mais si le sacre occultait la discrète roupille qui échappait du nez, les auréoles de transpiration sous les  aisselles et l’impuissance de ce volume devant l’invisible toux nichée quelque part dans les parois de la volumineuse gorge, moi, je me réjouissais de la faille : le cours arrivait à sa fin. Il ne restait plus que quelques questions de compréhension et la copie des deux lignes qui constituaient la Morale des curiosités saine et malsaine. Il était midi et l’école le disait bien à travers l’agitation des demi-pensionnaires dans la cour, en écho aux senteurs enivrantes qu’exhalaient les rues adjacentes. Les parfums que libéraient comme d’habitude, les maisons du bourg, disaient les menus du jour. Au loin, l’agitation du four du quartier n’avait d’égal que l’odeur du pain, envoyée de loin, incendier notre imaginaire et exacerber l’appétit.   

J’étais à deux doigts d’échapper à une raclée. Mais je ne pus tenir devant cette autre odeur lancinante dont le visage de Naim, resté étonnamment sans expression, tandis que sa posture figée, coulée dans du béton, crispée, gravée et immortalisée dans ce qui ressemblait à un ultime effort pour retenir quelque chose de désespérément fugitif, laissait deviner la source.

 

- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? me dit-il sur un ton où la menace tacite n’était qu’une misérable supplication de taire cette chose si criante. Les effluves gagnaient maintenant les rangs arrière, que les élèves ébruitaient par des cris de dégoûts et que les nez tenus par le bout des doigts hurlaient dans les murs. Le sort de Naïm était joué d’avance et si l’affaire n’avait pas fait autant de bruit, l’indiscrétion du liquide saumâtre échappant du bas gauche du malheureux pantalon rapiécé et qui se dirigeait maintenant, au grand malheur de notre pupitre, droit vers l’estrade ne l’aurait pas épargné. Moi, je cherchais un sens à cette malédiction qui, à une minute de ma délivrance, attirait tambour battant l’attention sur notre pupitre. Le maître s’approcha avec le même air horrifié qu’il prendra plus tard pour s’emparer de ma chevelure et je vis les deux mains blanches, poilues et grasses, se saisir de la touffe frisée qui garnissait à peine la tête du forcené et soulever celui-ci au milieu d’un hurlement strident auquel, sans m’en rendre compte, je fis écho. Le Maître n’eut pas plus tôt lâché sa proie que celle-ci me désigna du doigt : « il a mis de l’encre partout et j’ai eu si peur que... »

Et le Grand Manitou sévit pendant que  le réel se dissimulait derrière une bande dessinée dont l’avant-dernière vignette, celle où on pouvait voir un gros guerrier tenant quelques touffes de cheveux encore entre les doigts, restes d’un scalp qu’il ne brandira pas en trophée, s’apprêtait à avaler, dans sa cruelle fiction, le lecteur que j’aurais souhaité rester à ce moment-là. Un autre scalp pour l’ultime onomatopée d’horreur de la planche de cet avant-midi.  


Le soir même, le coiffeur attitré de mon père, sous le regard  vigilant de celui-ci, passait son impitoyable machine sur mon cuir chevelu pour en égaliser les irrégularités et éliminer les imperfections. Je sentais la lame froide du rasoir fourrager dans ma tignasse sans égards pour les bosses acquises en prime à la maison, grâce au zèle de ma mère, ni pour les frissons de mon menu corps sans défense devant ce silence sentencieux. Je pensais au primate et je l’enviais de n’être que cela : une image que tous les enfants ont, au moins une fois dans leur vie, rêvé de dessiner. Ma  douleur fût d’autant moins perceptible qu’elle n’osait même pas interrompre la respiration de ce tondeur programmé pour ne s’arrêter qu’au signal de mon géniteur ; la respiration assurée, assise sur la certitude d’un maître, il faisait sien ce don de Dieu qu’était ma tête. Il était sans pitié pour la moindre inclinaison qu’il rectifiait d’un geste violent, toujours sans mots. Cela   contrastait peu avec l’indifférence, même bruyante, du salon où une partie de cartes s’éternisait dans la douillette convivialité de cette ambiance fumante.

Dans le miroir fissuré, lézardé et difforme, exposé à ma curiosité, ce que mon père ne voyait pas ce n’était pas de la douleur mais bien de la rage. Il aurait pu lire sur mon visage les prémisses d’une révolte sans pareille. Mais le connaissant, il a bien dû s’en rendre compte.  Aucune raison ne me semblait remplir son pesant de raison. Les mots s’étaient tus et le silence promettait un monde sourd entre ces êtres curieux, peu rassurants et mon petit être bouillonnant qui  n’était déjà plus un invité dans ce nouveau monde mais un intrus.

Combien de temps pour devenir adulte, vieux ? Je ne savais encore mesurer le temps qu’à travers cette alternance d’ombre et de lumière, qui faisait mon sommeil et mon réveil et qu’on appelait « jours ». Alors, disons quelques jours.

 

Al Baicin

À suivre   

 

 

Par Bobadillo - Publié dans : Votre roman en mille et une lecture
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