La Belle et le Rebelle
ou
La Mule des Tombes
1ère partie, chapitre 4 (suite)
Par Al Baicin
Extrait de Vol au-dessus d'un tapis de
youyous
Texte soumis à droits d'auteur
4ème Chapitre, suite
Le Mythe Aguer
La question était de savoir
pourquoi
un homme comme Aguer
s’intéressait-il
tant à notre village, lui qui était
craint
de tout l’Atlas et même des plaines
de Chaouia et du
Haouz,
lui qui avait fait de sa monture sa
demeure,
lui qui ne connaissait que sa propre
loi
et pas d’autres ?
Ce n’était pas
nos quatre-vingt-dix-neuf
sources
et nos deux rivières qui l’intéressaient
lui
qui en avait vu d’autres,
lui
aux pouvoirs
inégalables ?
La réalité est que Aguer était amoureux d’Itto, unique fille du caïd du village, qu’il avait vue un jour dans la caravane de son père traversant la rivière des Soumis. Si son père, connu pour sa cupidité, sa cruauté et son despotisme, avait échappé, ce jour là, à la horde d’Aguer, c’était grâce au courage, à l’éloquence et surtout à la beauté inégalable de cette fillette de quinze ans, une beauté de celles que l’Islam qualifie de trouble et d’anarchie, soit “ Fina ”. Itto, de son côté, fascinée par la liberté et le courage de ce peuple cavalier, par leur loyauté s’éprit d’Aguer et c’était sur ses traces que celui-ci arriva à Meskia qu’il surveillait de loin jusqu’au moment où il apprit que Dehhan avait accordé la main d’Itto au Sultan.
Avec beaucoup de gène, Dehhan admit les faits. Ses conseillers lui firent admettre que s’il utilisait la fascination d’Aguer pour Itto, il aurait celui-ci sous son emprise et obtiendrait le pouvoir qu’il convoitait sur Meskia. Or, Aguer ne se convertirait jamais à l’Islam pour avoir la main d’Itto, donc le risque qu’il l’épousât était nul et il est exclu qu’Aguer, soucieux de respectabilité, enfreigne cette loi. Et puis même s’il venait à accepter de se convertir, non seulement le village ne serait plus gouverné par un mécréant, mais de plus Dehhan gagnerait tous les honneurs en ayant agrandi la communauté des croyants. Cependant, l’adhésion de ce dernier au plan de ses conseillers n’était que d’apparence, car, au fond de lui-même, l’affaire Aguer était une affaire de faces et d’individus et son seul désir était de le voir gisant mort. Car maintenant, il ne s’agissait même plus de le chasser, il fallait le vaincre, l’humilier, avant de le tuer. Dehhan savourait d’avance sa victoire et le prestige qu’elle allait lui procurer.
Aussi, quand Aguer envoya son émissaire pour demander la main d’Itto, lui mit-il la conversion dans la balance. Aguer se vit le dos au mur, mais il refusa, et on n’en reparla plus jusqu’au jour où le caïd, craignant l’inclination de sa fille pour Aguer, la donna en mariage à Himmid, un riche commerçant d’un village lointain nommé Zalleguen, lequel commerçant, son aîné d’une trentaine d’années, rallié au sultan, préparait disait-on, un soulèvement contre Aguer avec la complicité de certains notables et fkihs de l’intérieur et de tous les mécontents qui avaient choisi l’exil. Ces derniers opéraient déjà par embuscades dirigées souvent contre des hommes du village jugés traîtres et mécréants.
Mais le silence et la passivité d’Aguer n’avaient fait
qu’endormir les méfiances car, la nuit des noces, quand Himmid, après avoir assisté à la cérémonie du henné, emmenait sa femme à Zalleguen pour les noces, avec son cortège de musiciens et de
cavaliers en nombre, visiblement pour impressionner Aguer et encourager le ralliement des hésitants, il ne savait pas que celui-ci avait dépêché une partie de ses troupes en embuscade aux
abords de la Rivière des Soumis, à un endroit nommé Anza, passage obligé entre Meskia et Zalleguen. Après le départ des mariés, Aguer se rendit à bride abattue, à la tête d’une poignée
d’hommes, à Zalleguen empruntant un raccourci à travers la montagne. Les hommes de Himmid furent taillés en pièces, et, suivant la consigne de leur chef, les hommes d’Aguer laissèrent s’enfuir,
sans être inquiétés, les deux époux. Arrivé au village avec les quelques survivants au massacre, le notable s’effondra à la vue du spectacle qui s’offrait à ses yeux. Son village acquis à la
cause d’Aguer par on ne sait quel miracle, fêtait le mariage du nouveau maître. Toute résistance était vaine. Himmid demanda la vie sauve, en échange, il remit les rênes du cheval d’Itto
et la clé de sa propre demeure. On ne le revit jamais plus.
Le lendemain, Aguer revint à Meskia, groupa tous les villageois et leur fit ses adieux. Il leur expliqua que jamais village ni tribu n'avaient bénéficié de tant de générosité de sa part mais qu’à cette bonté, ils avaient opposé la fourberie, l’hypocrisie et la traîtrise. Sa décision était irrévocable, disait-il, et le village serait livré aux gouvernants qu’il méritait. Il invita tous ceux qui le voulaient à le suivre. Ensuite, il fit parvenir à Dehhan quelques mèches de cheveux et la robe de mariage tâchée de sang, que sa fille lui avait envoyée lui prouvant ainsi, conformément à l’usage, qu’elle avait su garder son honneur intact.
Puis les cavaliers se mirent au pas quittant définitivement notre village dans notre incompréhension et notre tristesse.
En un mois, Dehhan réussit à réunir des troupes constituées de cavaliers étrangers. Et durant deux nuits et deux jours, ils se livrèrent à l’innommable : un massacre auquel seules quelques familles purent échapper moyennant finances. Suivirent ces jours inoubliables deux semaines de cauchemars où tous les sympathisants d’Aguer ou ceux qui étaient soupçonnés de l’être furent jugés pour être décapités ou pendus. Des femmes étaient fouettées, lapidées, d’autres arrachées à leurs maris chaque nuit pour être livrées aux hommes de Dehhan et des enfants furent séparés de leurs parents pour servir dans les demeures somptueuses qu’il s’était octroyées. Il n’y eut pas un jour sans pleurs ni douleur. Dehhan voulait que son déshonneur ne soit plus une exception.
Rien ne pouvait arrêter ce monstre déchaîné, ce diable sorti du temps de Salomon. Il n’avait respecté ni ramadan ni la disette qui s’abattait déjà sur nous annonçant d’autres ravages. Il s’était simplement servi dans nos réserves : silos de blé, d’orge et d’avoine, stocks de miel d’huile d’olive et d’arganier. Et d’autres impôts s’ajoutèrent à ceux qu’Aguer avait abolis et on dut même payer des taxes selon le nombre d’yeux et d’oreilles par famille. Des familles entières quittaient le village dispersées sur les routes de la mendicité et de l’esclavage.
Certaines rumeurs disaient que sa vengeance sur Aguer et Itto allait être plus terrible et à la mesure du pouvoir surnaturel de ce dernier. En effet, il avait fait appel à des fkihs venus du pays du Sous, réputés redoutables par le pouvoir qu’ils avaient sur les démons. Elles affirmaient qu’avec le sang et les cheveux de sa fille il était capable de les atteindre.
Si à la terreur de ses hommes venait s’ajouter la sorcellerie, c’est que nous n’avions même plus à espérer. Visiblement Dieu nous avait abandonnés et allait nous éprouver davantage.
En effet, le village se réveilla un jour dans une agitation inhabituelle. Une mule était venue la nuit déposer un couffin tressé en peau de vache devant la mosquée. Les témoins qui rapportèrent ce fait, disaient qu’ils étaient restés immobiles, comme pétrifiés, devant la bête qui, indifférente à leur présence, tourna les talons et disparut dans l’obscurité.
Les fkihs et les notables étaient une fois de plus mis à rude épreuve. Selon leurs calculs ce ne pouvait être que le fils d’Aguer et d’Itto : le bébé avait neuf mois. Or, le rapt avait eu lieu dix-huit mois auparavant.
Très vite, Dehhan fit arrêter les témoins et tous ceux qui avaient affirmé que le petit était de son sang, coupa la langue aux uns, creva les yeux aux autres et l’histoire s’arrêta là. Personne n’osa plus murmurer le moindre mot sur l’enfant. Ce dernier, non reconnu par son grand-père, fut pris en charge par une famille noire. Circoncision et accès à la mosquée lui furent interdits au vu de son illégitimité. A défaut de nom, on l’affubla du sobriquet : le fils de la mule.
Fin du chapitre 4
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