La Belle et le Rebelle
ou
La Mule des Tombes
1ère partie, chapitre 2
Par Al
Baicin
Extrait de Vol au-dessus d'un tapis de youyous
Texte soumis à droits d'auteur
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N otre village n’avait jamais vu de représentant du monarque et, de ce dernier, on avait vaguement entendu parler. Quelques rares nouvelles nous étaient rapportées par les caravaniers et les colporteurs sur la volonté du Makhzen, autorité du Sultan, de lutter contre des rebelles en cette époque anarchique dite Siba (anarchie) où les deux tiers du pays échappaient au monarque. Ton grand-père fut même reçu un jour, lors d’un voyage de commerce, par le grand cadi de Marrakech qui ne lui cacha pas son inquiétude vis-à-vis de la résistance de certaines tribus du Haut Atlas à son autorité, une résistance qui dépassait la rébellion pour sombrer dans l’apostasie. Le Haut-Atlas étant loin, nous ne pouvions soupçonner qu’un jour nous allions être la cible du monarque. Car Meskia avec ses quelque vingt tribus était toujours restée neutre et en dehors de ces querelles. L’accueil se termina à la mosquée où le messager informa l’assistance sur l’objet de sa visite. Ayant appris que Meskia n’avait pas de chef désigné et qu‘elle n’était administrée que par la communauté des notables dont des non Musulmans, que ceux-ci étaient mêlés à la population et qu’ils ne payaient pas de dima, alors que leur foi allait à l’encontre des principes islamiques, que Meskia était certes une terre d’asile mais dont la tolérance excessive risquait de lui attirer tous les éléments subversifs échappant à l’autorité du Sultan, que son absence d’autorité à l’égard de la pratique religieuse, le relâchement de ses mœurs et sa persistance à ne parler que le dialecte berbère malgré l’existence des mosquées et des Médersa, le Sultan la mettait désormais au rang d’insoumise et entendait y envoyer ses troupes pour y établir l’ordre.
La sentence résonna dans les cœurs comme le tonnerre. Le messager quitta,
sur ce, le village, non sans emporter avec lui les traditionnels cadeaux dus à un invité d’honneur.
Personne ne dormit, cette nuit là, et un conseil d’urgence se réunit au mausolée de Sid’Laghrib, le protecteur du pays, - et non dans la mosquée par égard à Moshi, le rabbin et de Loka, le Chrétien -, Les sages étaient tellement accablés que certains pleuraient. On alluma des cierges, on baisa le tombeau, on implora le mausolée. Le tombeau croulait sous les différentes prières et litanies si bien que de l’extérieur, on était sûrs que le Saint-Homme allait ressusciter. Ton grand-père, l’un des hommes les plus écoutés, invita les gens à maudire Satan et à reprendre leurs esprits. L’heure n’était pas aux émotions mais à la raison. Si les gouvernants venaient à montrer leur faiblesse, leur dit-il, la débâcle pouvait commencer avant toute confrontation avec l’éventuel occupant. Il fallait vite prendre une décision : Meskia était débusquée et acculée à sortir de sa neutralité. C’est alors que Dehhan, un riche commerçant, qui ne s’était illustré jusque là que dans la chasse et la fantasia, très connu par son engouement pour l’argent et les femmes dont, malgré les sermons de l’imam, il entretenait, une dizaine, toutes des jeunes filles, prit la parole. Il proposait de commencer déjà à organiser la défense du village. Il fallait, dit-il mobiliser hommes et femmes. On pouvait compter pour cela, ajouta-t-il, sur les vingt tribus fidèles à Meskia. Une longue résistance pourrait lasser les troupes du Sultan et les détourner de notre village. De plus Meskia avait suffisamment d’eau et de nourriture pour tenir longtemps si elle venait à être assiégée. Mais la peur prit le dessus sur l’enthousiasme et l’idée se heurta à quelques réticences. N’allait-elle pas mettre définitivement Meskia du côté des rebelles au même titre que tous ces vulgaires brigands ces vils coupeurs de routes ? La colère du Sultan ne risquait-elle pas de conduire Meskia, des années durant, à un carnage sans pareil alors que jusque là, elle avait toujours su sauvegarder son harmonie et sa neutralité ? Et puis contre des troupes bien organisées, armées jusqu’aux dents, ralliant à leur cause les plaines du Tadla, de la Chaouia et du Gharb, les grandes villes du littoral et bien d’autres encore, que pourraient quelques hommes et femmes armés de gourdins, de dagues, d’arcs et de quelques fusils n’ayant servi jusque là que pour les fantasias ? Il fallait être suicidaire pour chercher la confrontation.
Mais Dehhan revint à la charge : livrer Meskia aux troupes du Sultan ne risquait-il pas de condamner définitivement sa liberté jusque-là préservée et, beaucoup plus grave encore, de livrer les gens du livre et les esclaves affranchis ou fugitifs à la persécution, d’imposer à nos femmes silence et voile, comme cela se pratiquait dans certaines tribus, alors qu’à Meskia, elles étaient cavalières, commerçantes, cultivatrices, chanteuses, danseuses ? Une telle ferveur ne pouvait qu’émouvoir l’auditoire et faire pencher la balance chaque fois un peu plus du côté de l’affrontement. Cependant, personne ne s’étonna du paradoxe évident entre l’homme et les idées qu’il défendait. Pour ce qui est des femmes, personne n’était dupe. On connaissait Dehhan un étalon insatiable et qui, en bon chasseur, préférait la gazelle libre à l’agneau, et savait se montrer affable et faire oublier ses torts ; mais l’heure n’était pas aux sermons. En revanche, pour ce qui est de la prétendue liberté des esclaves, cela fit sourire tout le monde. N’était-ce pas lui qui alla à deux reprises racheter soi-disant des esclaves noirs de Fès, Marrakech, avant que l’on ne découvrît qu’ils venaient directement du Niger et du Mali ? Sous prétexte de vouloir obtenir le pardon de Dieu pour qui affranchir un esclave est une aussi bonne action que nourrir une soixantaine de pauvres ou d’aller en pèlerinage à la Mecque ? Ils étaient certes bien traités, mais ils n’en demeuraient pas moins sa propriété. On en riait souvent au village : On dénombrait les péchés de Dehhan au nombre des esclaves qu’il ramenait avec lui. On allait même jusqu'à dire qu’il en affranchissait d’avance, anticipant sur ses exploits. Mais les mises en garde de ses pairs, dignitaires musulmans ou non coupèrent court avec ces pratiques. Cependant, dans le mausolée de Sid’Laghrib, entre partisans de la paix et partisans de la guerre, une voix allait trancher, celle de Si Baha, le plus âgé de tous. Pour lui la résistance était une idée honorable mais qui pourrait évoluer dangereusement. Il était à craindre qu’en se défendant contre une domination on en vînt à tomber sous une autre. Car si l’assiégeant se montrait puissant, Meskia n’aurait d’autre choix que de demander l’aide à une autre puissance qui se retournerait vite contre elle. Il serait plus judicieux de rassembler des troupes et penser à organiser le plus rapidement possible une armée capable de défendre le village. Pour ce, il faudrait faire appel à des hommes réputés pour leur maîtrise de l’art de la guerre, les payer généreusement pour qu’ils forment les hommes. Cela nécessiterait du temps. Aussi, faudrait-il faire diversion : commencer des négociations avec le Sultan sur les modalités du ralliement de Meskia, les faire durer autant que faire se peut, puis, au moment voulu, quand les conditions seraient réunies pour l’affrontement, les faire échouer. Le plan fut accepté à l’unanimité. On désigna deux délégations : l’une pour le Sultan et l’autre pour le Sud, chez les Touaregs, parmi lesquels le Sultan lui même recrutait.
Dehors, cette nuit-là, les gens s’étaient réunis par petits groupes autour de lampes à huile ou de feu de bois et attendaient le conseil des sages jusqu'à l’aube. Quand les dignitaires sortirent, le mauvais augure se lisait sur leurs visages embrumés. La discrétion étant de mise, aux milliers de questions que les gens leur posaient, les notables répondirent avec parcimonie : on y verrait plus clair quand la sérénité aurait regagné les esprits. Pour l’instant rien n’avait encore été décidé. Deux jours plus tard, au moment où la première délégation s’apprêtait à quitter le village, ce dernier était encerclé par les troupes du sultan. Aucune résistance n’était possible d’autant que l’occupant était au courant des desseins de Meskia qui se résigna une fois de plus à une volte-face du destin. Très vite, une garde se propagea dans les ruelles, les collines et les champs pour contrôler, surveiller, et surtout protéger les fonctionnaires du Muhtassib (fonctionnaire percepteur), dans le recensement des âmes et des biens. Tous les notables et les dignitaires qui firent partie du complot furent convoqués, roués de coups et jetés en prison. Le seul moyen de se racheter était d’assurer au Makhzen le ralliement des tribus de Meskia. Ce qui se fit sans peine, la plupart des familles, ayant pris le maquis, affolés après la mésaventure du village. Dès sa libération, ton grand-père sombra dans une tristesse que je ne lui avais encore jamais connue. Il se replia sur lui-même et plongea dans d’infinies lectures du Coran comme pour conjurer notre sort. Mais Dieu n’alla pas tarder à l’entendre et nous débarrasser de ses hordes d’affamés qui s’étaient abattues sur nous comme les sauterelles. En attendant, les impôts étaient fixés, dont celui de la reddition et des frais de la campagne chérifienne, des terres étaient confisquées de force pour servir à nos gouvernants et les nouvelles lois virent le jour. Les femmes, et les jeunes filles dès la puberté, ne sortaient plus qu’enveloppées des yeux jusqu'à la tête dans leur haïk blanc ou noir. La mosquée et le cheval leur furent interdits au même titre qu’aux non-croyants. Les hommes en âge de se battre sont mobilisés et nous vîmes ainsi notre village devenir étranger à nos mœurs, bien que nous soyons musulmans. Nous nous vîmes séparés des êtres les plus chers et les plus proches. Et avant de repartir pour une nouvelle campagne, nos occupants peuplèrent notre village de familles venues de loin, toutes acquises à leur cause et désignèrent parmi nous un Caïd (gouverneur). Quelle n’a pas été notre ahurissement de voir Dehhan, l’homme qui prêchait la résistance, accepter d’endosser le burnous blanc du caïdat lors d’une cérémonie grandiose organisée tambour battant par ceux-là même contre qui il avait opté pour se battre. Il était homme à femmes, homme à festins, homme à intrigues mais jamais nous ne l’aurions imaginé vil, obséquieux devant ses nouveaux maîtres, aboyant plus haut et plus fort encore contre les siens. Il fut alors clair que le traître, c’était bien lui. Bien évidemment, il n’était pas le seul. D’autres trouvèrent leur intérêt et leur confort dans cette nouvelle situation. Car la soumission était généreusement récompensée. Aussi, une nouvelle race de seigneurs nous fut imposée, asservissant ceux qu’ils étaient censés défendre la veille.
L’ordre établi, Meskia soumise, les troupes du Sultan repartirent plus renforcées qu’elles ne l’étaient à leur arrivée. Dehhan pouvait régner au nom du Sultan. Plus aucun avis n’est demandé à ton grand-père, ni à Moshi, ni à Loka ni à Saîdou l’affranchi, ni même au sage des sages, le vieux Si Baha. L’argument de Dehhan était simple : sa nouvelle fonction exigeait de lui discernement et neutralité, et puis, mieux vaut un homme du village à la tête de Meskia qu’un étranger. Progressivement, Dehhan, assuré du soutien du Sultan, débarrassé des sermons et de la morale, se livra de plus belle à ses vices. Caïd et justicier, il fit entrer le village dans l’engrenage de sa propre peur. Conscient que Meskia n’appréciait pas ses agissements, il mena des vagues de répressions contre tous ceux qu’il soupçonnait de comploter contre lui. Or, plus il réprimait, plus il se voyait des ennemis et plus il sévissait. Cependant, parallèlement, des caravanes regorgeant de cadeaux partaient vers le campement du général des armées du Sultan. Ce qui arrivait à Meskia aurait été acceptable venant d’un occupant mais pas d’un fils du pays. Aussi, les dignitaires se virent-ils non seulement dépossédés de leur rang mais de plus dans l’obligation de se battre sur deux fronts. Il fallait combattre le mal par le mal, en éliminer un en opposant les deux. Il fallait donc s’acheter les bonnes grâces du Sultan directement.
On commença par inviter discrètement au projet les autres tribus autour de Meskia, puis on prépara un convoi digne de Sa Majesté. Les tribus les plus nanties y participèrent : en cadeaux, une centaine de bœufs, presqu’autant en moutons et des chevaux de fantasia triés sur le volet, sans oublier les coffres et les sacs regorgeant de biens précieux rivalisant sans doute avec ceux du monarque. La caravane fut bien reçue et à leur grand étonnement, non seulement le Sultan n’avait jamais prédestiné Meskia au sort qui lui avait été réservé mais de plus, se contentant d’une simple allégeance, il renvoya ses hôtes plus chargés qu’ils ne l’étaient à leur arrivée. Un mois plus tard, les notables reprirent la place qui était la leur et Dehhan se vit dans l’obligation de composer avec ses pairs. Accablé par la nouvelle donne, Dehhan ne désarma pas. Ses justiciables ne s’adressaient plus à lui pour leurs problèmes, ayant maintenant le choix. Il entreprit de se racheter auprès du sultan à son tour. Pour faire la différence, il fallait briller à défaut de frapper car ses adversaires étaient des maîtres astucieux et tenaces. Il ne s’agissait pas non plus de briller par un coup d’éclat puisque ses adversaires occupaient déjà le terrain et gagnaient en popularité. Alors, il eut l’idée la plus saugrenue jamais eue dans notre village : proposer la main de sa fille Itto. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il était déjà écrit que le sort de celle-ci était inscrit dans le destin de Meskia par des liens inaliénables. En effet, rebelle à son père, libre et fougueuse, elle avait été la première à s’opposer à son géniteur allant jusqu'à le défier, libérant un prisonnier par ci, restituant un bien spolié par là, et sans son tempérament d’enfant espiègle et rieur, elle croupirait déjà dans les geôles d’un père très soucieux de son statut qu’il était prêt à défendre jusqu’au bout. Et c’étaient les villageois qui venaient voir Dehhan pour le consoler et défendre Itto en même temps. On lui rappelait qu’elle était jeune, insouciante et n’était pas responsable de ses actes. Par conséquent, il se devait de lui pardonner. L’astuce permettait au tyran de sauver la face sans devoir supplicier sa pupille et à celle-ci de bénéficier de l’impunité au grand bonheur des villageois qui lui vouaient une grande admiration. Mais ces actes naïfs et spontanés n’allaient pas tarder à se révéler l’œuvre d’un orfèvre et donc minutieusement calculés.
A suivre ...
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