La Belle et le Rebelle
ou
La Mule des Tombes
1ère partie, chapitre 5
Par Al Baicin
Extrait de Vol
au-dessus d'un tapis de youyous
Texte soumis à droits d'auteur
5ème chapitre
Le fils de la Mule
Les jours
continuaient pour nous
dans la peur et l’obéissance, complices
impuissants de nos propres bourreaux
qui nous arrachaient notre peau pour
s’en draper, nos enfants pour cultiver
notre blé, le moissonner et le déposer
dans leurs silos, nos hommes pour
compter notre argent et porter les caisses
dans leurs somptueuses maisons,
nos vierges pour servir les leurs,
danser et répondre aux quatre
volontés de leurs hommes.
Mais, ironie du destin, Dieu le miséricordieux avait choisi, pour nous sauver de ce musulman, un mécréant ; celui-là même que nous avions cru parti à jamais. En effet, deux années après l’arrivée du fils de la mule, après avoir laissé ses gardes dans le village, le caïd partait pour la première fois avec une escorte impressionnante et une énorme caravane remplie de nos richesses pour un commerce que nous devinions fructueux. Puis arriva le moment tant attendu. C’était un soir, au coucher du soleil. Johani n’avait pas fait l’appel à la prière ; mieux encore, du haut du minaret il lisait un message qui, au nom d’Aguer, sommait les hommes du caïd de quitter le village sans armes et les villageois d’aller sur la place du souk. Alors, tout le monde se mit à courir vers la grande place. On était persuadés qu’on allait voir Aguer et ses hommes. Nos cœurs battaient si forts et en courant nous ne pouvions que regretter le mal que nous fîmes à ce païen aux mœurs bizarres quand il était parmi nous, aussi étions-nous prêts à nous agenouiller devant lui, baiser les pattes de son cheval. Seulement, Aguer n’était pas là. Il y avait seulement la caravane du caïd toujours chargée de nos richesses. Elle était conduite par une mule sur laquelle gisait le corps sans tête de Dehhan. La mule avança la première, tête baissée, vers nous qui, habitués aux volte-face du destin, tremblions de peur que cette libération ne se conclût par une calamité. Elle avançait toujours droit vers un petit enfant qu’une dame tenait par la main. Elle s’arrêta à son niveau puis baissa la tête lui offrant son cou. L’enfant s’y agrippa et finit sur le dos de la bête qui nous tourna les talons pour disparaître dans l’obscurité de la place du souk, accompagnée de nos regards stupéfaits.
C’est ainsi que quand elle revint hanter nos murs, certains étaient persuadés que c’était bien Itto que les fkihs du Sous avaient transformée en mule, à la demande de Dehhan.
Livrés à nous mêmes, nous n’étions donc pas au bout de nos peines. A croire que nous portions en nous-mêmes la malédiction. Notre persécuteur et notre sauveur nous avaient laissé, tous deux, en héritage une mule. Aussi, voyions-nous en elle les uns le mal, les autres le bien. Et le village était divisé. On fit appel à ses mêmes fkihs du Sous, mais leur voyance n’atteignit jamais son identité. Ils purent cependant décrire largement le voyage. Dans leur consternation, les notables de la circonstance voyaient le diable partout : dans la maladie, dans la mendicité, dans toute déformation physique ; et toute singularité, et toute déviance imposait traques et interrogatoires. On y voyait les signes du voyage nocturne, et comme on n’en revenait que fou ou mort, il était vraisemblable qu’on puisse en revenir sain et sauf moyennant un pacte avec Satan. Mais en tout état de cause, on en revenait avec son secret. Les dénonciations se faisaient plus nombreuses, les fkihs brandissaient la charria et le fouet, et les cérémonies d’exorcisme prirent l’allure d’autodafés s’ajoutant aux traques diurnes puisque, la nuit, personne n’osait s’aventurer dehors, même pas les érudits de la religion ni même les fkihs du Sous ou les milices du parti de la Veuve, assez courageux contre des femmes et des démunis et pas assez contre la Mule. Seul Johani pouvait encore faire ses appels à la prière, laver les morts et prêter son nom, ultime recours, à des noctambules pris au piège de la pire des rencontres. Une protection dont il fallait faire bon usage, au bon moment, au bon endroit, yeux et oreilles fermés, car son enchantement frappait comme l’éclair. Une fois le nom prononcé, me disait ma mère, la Mule se détournait de sa victime sans pour autant l’oublier car elle revenait toujours à la charge longtemps après pour prendre sa revanche à un moment où on ne l’attendait pas.
Les événements qui suivirent mirent l’évolution de cette situation dans une logique de durabilité et non d’apaisement. Car les gens avaient moins peur de la Mule que des conséquences qu’elle avait engendrées. Et si on ne s’aventurait plus à l’extérieur la nuit, c’était moins par peur de ce prédateur mythique que par crainte d’être soupçonné d’avoir été approché par le démon. La vie devenant impossible dans cette contrée, des initiatives plus suicidaires que courageuses virent le jour. Des condamnés à perpétuité préférèrent aller à sa rencontre et tenter leur chance, peut-être ramèneraient-ils son secret et par là même leur liberté et la paix dans le village. Mais, la première tentative freina les autres : le garçon qui en fit la victime fut retrouvé deux jours plus tard dans un cimetière, les yeux révulsés, la bouche déformée et les mains contorsionnées. Il était devenu sourd-muet.
Toute une jeunesse vivait dans la terreur, et, à la suspicion des autres, s’ajoutait très souvent celle des parents qui eux-mêmes par conviction ou pour s’acheter la grâce des gouvernants et une certaine honorabilité n’hésitaient pas à dénoncer leurs propres enfants. D’autres, désespérés, les confièrent aux villages voisins, éternels ennemis, pour leur épargner le pire. Le pays s’était vidé de sa substance la plus significative pour laisser face à face les deux calamités, celle du jour et celle de la nuit avec l’espoir que celle-ci l’emporterait. Ainsi, ceux qui étaient restés traitaient de traîtres ceux qui étaient partis même s’ils étaient pris du désir inavoué de partir eux aussi, et ceux-ci traitaient ceux-là de ringards et d’ignorants.
Quand arriva notre tour pour l’exil, me disait grand-mère, ton grand-père décida de tenter sa chance. C’était le devoir de tout homme disait-il de défendre les siens. Ni mes larmes ni mes lamentations ni ta mère dans mes bras ne l’en dissuadèrent. Je fis intervenir des voisins qui tentèrent de lui expliquer que s’il comptait sur son érudition, il n’avait aucune chance, car même les fkihs du Sous, pourtant dotés d’un pouvoir extraordinaire, n’y pensaient pas. Il leur répondit que c’était parce qu’ils se savaient impurs et malfaisants, n’ayant utilisé leur pouvoir que pour jeter des sorts, qu’ils ne pouvaient l’affronter. Il ajouta qu’ils la craignaient parce qu’ils la savaient juste et que si elle était juste, lui, n’aurait rien à craindre d’elle.
Décidé à l’affronter, il passa cinq nuits à lire le Livre sacré et à méditer dans la mosquée. Quand il revenait le matin, j’étais au bord des larmes parce que je me
disais qu’il était toujours tôt pour l’en dissuader. Un matin, à son retour, sans mot dire, il se mit à préparer les malles et les coffres. J’étais folle de joie de savoir qu’il avait décidé
qu’on partît et donc renoncé à son projet. Durant tout le voyage, nous ne dîmes mot, moi de peur de réveiller sa tentation, lui, d’être encore sous le choc de ce qu’il savait déjà et qu’il ne me
révéla jamais jusqu’au moment où, plusieurs années plus tard, pressentant la mort se rapprocher, il me dit ceci : je l’ai vue, je lui ai parlé toute la nuit et le matin, je ne te dirai pas qui
elle est. Sache seulement qu’elle est la nuit et le jour et qu’il y a à craindre pour les générations à venir. Elle ne s’arrêtera que lorsque tous nos petits seront enfants de mule, donc
illégitimes et errants, les villes du futur étant déjà dessinées dans le signe de la fin de l’homme.
Fin de la 1ère partie
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