La Belle et le Rebelle
ou
La Mule des Tombes
1ère partie, chapitre 4
Par Al Baicin
Extrait de Vol au-dessus d'un tapis de
youyous
Texte soumis à droits d'auteur
4ème Chapitre
Le mythe Aguer
Or, cette réputation qui faisait de lui un coupeur de routes, un assassin, et sa méthode dont on disait terrifiante et cruelle ne laissaient point imaginer l’homme là, sur les collines, à quelques heures de marche de Meskia, se contentant de longues apparitions qui finissaient par un retrait pur et simple au grand bonheur de tous. Et si c’était lui ? Que Dieu le clément et le miséricordieux nous en préserve. Alors nous puiserions notre espoir dans la sagesse des nôtres, qui avait toujours su nous préserver du pire. Cependant comme si l’intrigue lui collait à la peau, Dehhan jugea utile de faire appel au soutien habituel des troupes du Sultan pour en finir une fois pour toutes. Mais le conseil des notables et dignitaires s’y opposa, proposant de leur envoyer un messager de paix.
Quelques jours plus tard, on organisa
un festin et un messager fut envoyé à leur rencontre sur les collines. Bientôt une troupe d’une vingtaine d’hommes et de femmes entra dans le village. Nous n’avions jamais vu des humains ainsi
faits, me racontait ma grand-mère. Femmes et hommes chevauchaient côte à côte, tous à moitié couverts de peaux de bêtes, cheveux longs et tressés, têtes blondes, brunes ou rousses,
coiffés de casques à cornes, et visages barbouillés de tatouages. Le plus rassuré de nous tous y voyait au moins le signe d’un nouveau massacre. Mais nos craintes s’apaisèrent quand, invités à
déposer leurs armes ils les confièrent à Si Baha et, sans qu’on le leur dise, se couvrirent le torse et les jambes. Connaissaient-ils nos coutumes à ce degré de subtilité ? Nous n’étions
pas au bout de notre surprise : ils venaient rendre hommage à Sid’Laghrib à qui depuis des générations déjà, disaient-ils, ils étaient liés par un pacte d’allégeance. Plus par peur
que par conviction on les conduisit au tombeau où ils se prosternèrent après avoir allumé des cierges. La fête pouvait commencer. Un homme manquait à la fête : Dehhan qui s’était replié
dans ses appartements prétextant un malaise. Cela sentait le traquenard. Soudain, de longues files de poussière épaisse dévalèrent les collines de Meskia dans un geste synchronisé, comme à la
fantasia. Au milieu du martèlement lourd des sabots contre le sol, les cris qui nous parvenaient nous fixèrent bientôt sur les enjeux du moment. Des enjeux qu’on résuma tous en un nom :
Dehhan. C’était cela son coup d’éclat : piéger ses ennemis, prouver sa fidélité au monarque, et se débarrasser définitivement de ses adversaires que les troupes du sultan surprendraient en
flagrant délit de compromission avec des rebelles. Mais à la consternation générale, s’ajoutait l’étonnement, et, plus tard, la surprise ; l’étonnement de voir le flegme des invités qui
n’accordèrent même pas un regard à la charge ennemie ; la surprise de voir Itto prendre encore les devants de la scène alors que la fuite était le seul refuge des villageois. Meskia était
encerclé et peu à peu, au pas, l’étau se resserra jusqu'à la place centrale, devant nos fenêtres.
D’un geste de la main, la jeune femme arrêta tout mouvement : « si c’est l’image que vous faites du Sultan, sachez que ce n’est pas celle que je souhaiterais côtoyer durant toute ma vie d’épouse fidèle et dévouée. Voyez vous-mêmes, je n’ai eu de cesse de combattre la cupidité de mon père, croyez-vous sincèrement que prendre en traître des hommes désarmés, à fortiori des invités et amis vaut mieux ? Sans doute, par la force, espéreriez-vous me voir courber l’échine. Mais alors, soyez dignes quand je verrais la vôtre à mes genoux. A moins que vous ne rebroussiez chemin. »
A peine avait-elle achevé sa harangue que des centaines d’hommes surgirent de tous côtés, criant le nom d’Aguer : des collines, des ruelles, des maisons que nous avions abandonnées pour la fête. L’armée d’Aguer avait investi le moindre recoin du village et était prête à intervenir assurant les arrières de sa délégation. Le commandant de l’armée du Sultan descendit de son cheval, baisa la main d’Itto et s’agenouilla. L’un des hommes d’Aguer l’aida à se relever et un couloir fut ouvert permettant à ses troupes de repartir sans être inquiétées.
On notera deux absents à cette fête particulière : Dehhan et Aguer lui-même. Celui-ci, viendra dès le lendemain avec ses troupes s’installer définitivement dans notre village. Il n’était ni occupant ni invité, il était juste là semant le trouble et la consternation dans nos esprits.
Dehhan ne réapparaîtra que longtemps plus tard, affaibli, honteux mais jamais vaincu même s’il avait par cet exploit signé son auto-destitution. Si Baha mourut quelques jours après la cérémonie et ton grand-père, Moshi et Loka, lassés des volte faces du destin se replièrent chacun dans ses lectures. Aguer trouvera un gouvernail livré à lui-même et son devoir lui dicta de le prendre.
Progressivement, par
son charisme, Aguer réveillera encore des passions. Il commençait à déranger les soupirants à l’administration de Meskia ; moins par sa présence dans le village qu’il avait occupé, du
reste sans effusion de sang, n’ayant rencontré aucune résistance, que par la différence qu’il fit. C’était une lumière venue dénoncer l’obscure caverne dans laquelle les villageois vivaient au
temps de Dehhan. Or, il fallait à celui-ci un argument de taille pour convaincre des hommes de renommée jusque là jamais impliqués dans aucun conflit qu’un occupant n’était qu’un occupant et
que mieux valait l’indépendance même s’il fallait mourir de faim. Il fallait un argument crédible, à même de détourner les mémoires d’un passé récent où l’héroïsme n’était pas nécessairement le
lot de Dehhan. Et l’argument fut trouvé : Aguer n’était pas musulman. Il ne faisait même pas partie des gens du Livre, c’était un païen.
Aussi, la mosquée devint-elle le lieu idéal où sermons, harangues et complots, tenaient conseil. La religion prenant le pas sur la politique, les hommes que Dehhan avait entraînés avec lui devinrent en la circonstance des musulmans fervents. Bientôt, à défaut d’être affronté par l’arme, Aguer fut la cible d’une série de tentatives d’empoisonnement soldées toutes par l’échec.
La plus spectaculaire fut la dernière. Aguer présidait à la cérémonie annuelle de circoncision, œuvre caritative au profit des orphelins et des pauvres, qu’il avait financée lui même. On lui avait mis du venin de vipère dans son thé qu’il avala. L’horreur était à son comble lorsqu’on constata l’inefficacité du poison. Aguer n’avait pas réagi au venin se contentant de sourire à l’homme qui avait voulu le tuer. Mieux encore, il l’invita à ses côtés et lui dit à haute voix : « tu ne m’as pas raté, c’était bien mon verre et je l’ai bu, mais tu ne m’as pas tué. Parce que j’ai grandi avec les hyènes, les lions et les vipères. Ils m’ont appris à être loyal et je le leur ai toujours bien rendu. Le respect que nous nous devons les uns aux autres habite nos pensées et nos gestes et, à partir de ce moment là, nous sommes prémunis du mal des uns des autres par cette seule foi. Mais tu ne m’as pas raté pour autant, puisque quelqu’un d’autre à ma place aurait déjà été foudroyé à l’heure où je te parle. Seulement, moi, vois tu, je ne rate une cible que parce que j’en ai visé d’autres. Aussi, je ne vais pas te tuer alors que tu es à ma portée, faible, tremblant, transpirant, peu fier de toi ; je pourrais te demander, maintenant, là, de t’agenouiller, de mordre la poussière ; je pourrais t’ordonner les plus vils actes, les plus ignobles et les plus déshonorants, et tu les ferais. Tu serais tellement honteux, tellement diminué que le mieux que tu puisses espérer à ce moment là est que je te tue. Mais, je ne te tuerais pas. Certains me diront plus tard : Tu l’as raté Aguer, alors que sa mort aurait donné l’exemple. Va, pauvre hère. Ta tête ne vaut pas cette cérémonie où les seules têtes qui doivent tomber sont les prépuces d’enfants pauvres à qui je veux épargner demain d’être rejetés, privés de femmes, privés de foi, privés de droit, persécutés par leurs propres pères, frères et sœurs, pour une simple histoire de bout de peau de plus. Va, tu pourras garder ta tête, celles qui m’intéressent, j’attendrai de les voir tomber toutes seules, car à mon avis elles ont suffisamment mûri. »
Le jour suivant cet
épisode, ceux qui se sentaient concernés quittèrent le village. Sauf le caïd Dehhan, dont on connaissait la haine qu’il nourrissait envers d’Aguer. Il était resté avec quelques conseillers et
ne furent, au grand étonnement des villageois, jamais inquiétés. Aussi, convaincus qu’Aguer avait, outre la force physique, un pouvoir surnaturel, finirent-ils par renoncer à leur macabre
dessein et préférèrent un compromis.
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