La Belle et le Rebelle
ou
La Mule des Tombes
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Par Al Baicin
Extrait de Vol au-dessus d'un tapis de youyous
Texte soumis à droits d'auteur
Vous avez donc lu le conte.
Quelle chance de pouvoir encore conter et quelle chance de pouvoir encore s'émerveiller !Heureux ceux qui ont préservé leur enfance dans un grenier bleu à l'abri des adultes.
Quand j'étais petit, je baignais dans un monde merveilleux que les dires de mes aînés, très souvent des paysans montagnards de passage chez nous, rendaient encore plus féerique. Mes parents, pour tromper les affres de l'exil, s'évertuaient à refaire chaque fois qu'il était possible, ce monde curieux d'où ils étaient débusqués par l'exode rural. ils ne se contentaient pas de raconter mais théâtralisaient les scènes vécues. j'ai eu la chance de me faire bercer par leurs voix, l'incroyable monde que celles-ci dessinaient dans notre imaginaire et de me retrouver le matin dans mon lit, changé, bordé et couvert. j'ai eu la chance de voir le village natal de mes parents alors vierge et pur. Sources, rivières, fleuves, montagnes, et phénomènes divers. Le djinn y a vécu. à coups sûr ! Il ne se manifeste plus depuis que nous avons allumé les lumières et chassé l'ombre. Très tôt, les légendes relatées dans ce livre m'avaitent marqué.
Longtemps plus tard, je rencontrai un ami Vincent Crouzet, de la Drôme. Il m'a fait connaître la France rurale et quelle nu fut pas ma grande surprise de découvrir dans certains villages drômois, les mêmes légendes, notamment celle de cette femme qui se trasformait en mule. Les ingrédients sont là, différents, certes, mais l'homme face au merveilleux reste un très bon couturier de l'imaginaire. Si ailleurs, il s'agit d'une femme qui n'aurait pas observé les 40 jours consécutifs à la mort de son époux (période où l'âme effectue son ascension) avant de se livrer aux plaisirs de la chair, ici, elle aurait couché avec le curé. Là-bas, elle n'aurait pas été jusque-là. Pas faute de curé ! Le Muezzin est bien là. Son nom est la seule issue pour fuir au purgatoire dessinée par la bête dans sa tourmente nocturne. Elle le craint.
Puis un jour, il a fallu écrire tout cela. Un défi. Non seulement trouver le ton berceur d'un conteur à l'écrit, faire se rencontrer plusieurs personnages et divers
évènements dans une même histoire mais trouver un sens à cette parabole.
Le livre 2 est un exercice éprouvant. Comment faire parler un fou ? Quelle cohérence et quelle logique lui confier pour que sa voix porte le récit ? En quel langage
? Comment écrire en "je" sans s'éclabousser ?
J'ai lu bien des livres en littérature maghrébine et africaine. Le thème de l'acculturation est douloureux. Cette richesse apparente est parfois terrible pour celui
qui la vit.
Comment raisonner dans une langue en vivant dans un univers autre ? Comment adopter les outils d'analyse d'une culture et les appliquer sur un objet d'étude qui
n'est autre que soi ? Comment dire le rejet des deux cultures quand on est entre deux chaises ?
C'est ainsi que le personnage de ce deuxiàme volet de la légende de la mule fera de celle-ci son emblême. Elle est hybride, bâtarde, mi-jumemt mi-grison, elle est
la nuit et la tourmente. Mais, elle promet cette aube où elle découvre à son cavalier son vrai visage. Le visage de sa mère peut-être ? Un visage convoité par tant d'autres et qui aura coûté la
vie à bien d'autres. Échappera-t-il à la mort ? Il y a lieu de le penser. N'est-ce pas une fascination mutuelle qui a caractérisé leur première rencontre ?
Ces histoires, rappelons-le, sont pure fiction et il est inutile de chercher à amalgamer le ''je'' du narrateur/personnage avec moi, l'auteur !
Deux
livres pour un même thème
La légende de la mule.
dont je vous ai présenté le premier
qui s'intitule
la Belle et le Rebelle.
Deux livres, deux mondes. Une même calamité.
La Mule frapperait encore au vingt-et-unième siècle.
Le 2ème, Vol au dessus d'un tapis de youyous.
lui, mérite une toute autre attention.
Une histoire de fou ! Telle que nous la menons
au quotidien loin des douceurs d'un conte.
Les enjeux littéraires sont aussi complexes
que notre époque où aucun phénomène
n'échappe à l'interprétation psychologique.
Une mule est un animal hybride.
Présentée ainsi, errant la nuit, avec sa victime
jusqu'au matin où celle-ci est abandonnée
dans un cimetière après avoir vu le visage réel
de la femme mystérieuse, rappelle la peur qu'inspirent
les illuminés, ceux qui cherchent la vérité
dans l'ombre jusqu'au matin.
La lumière peut faire fondre la cire
à trop s'y rapprocher.
Je laisse les 4èmes de couvertures parler
à ma place.


''Désertes, comme le Tiers Vaquant où nos démons expédient leurs prédateurs au moindre écart de lecture, ses toiles semblaient me rire au nez. Bien des nuits s’étaient écoulées sans que la moindre forme ni couleur ne fussent venues les sortir du néant et éloigner de ma vue cette oreille diabolique qui venait s’embusquer dans mes souvenirs. Il avait suspendu le temps au bout du pinceau en passant outre l’usure et l’agacement tel un sabre tranchant. Pourtant, le premier soir, quand je lui avais dit que je n’étais là que le temps d’une chevauchée nocturne, il n’avait rien manifesté qui me fît voir ses prédispositions à écouter éternellement mes bégaiements et les hésitations de ma parole prisonnière du doute et de ses blessures, entre crainte et audace. Non, il m’avait répondu que pour lui ce n’était guère qu’une question de quelques heures à égrener en attendant de voir s’animer les premières lueurs de l’aube afin de coucher sur le fonds blanc de ses toiles aveugles sa Mauricette dont il n’arrivait plus à reconstituer le visage depuis qu’ils s’étaient quittés. Diversion. C’est souvent que les démons vous leurrent dès qu’ils croient votre jugement défaillant. Je ne suis pas dupe de ces simagrées qui fleurent nauséabond le traquenard. Après tout c’était nous qui les avions libérés du sarcophage où Salomon les avait endormis des siècles durant. Nous l’avions fait à l’apogée de notre grandeur pour éprouver notre capacité à dompter le démon à une époque où aucune citadelle du savoir ne nous résistait. Nous avions été très loin, trop loin, jusqu’à rivaliser avec Dieu. Et pour finir, nous n’eûmes même plus souvenir du cataclysme qui avait réduit en poussière notre existence. Nous sommes devenus fébriles, frileux et vieux. Tous ceux-là, libérés désormais, nous traquaient, nous narguaient et avaient décidé de nous perdre à jamais au moindre faux pas, au moindre écart. Il fallait par conséquent que je m’abstinsse de m’aventurer dans cette terre marécageuse qu’était devenue ma parole parce que celui qui a été mordu par la vipère a toutes les raisons de se méfier d’un cheveu.
Que l’on ne s’y trompe pas. Nous aurions pu rester longtemps à nous ignorer et cet échange n’aurait jamais eu lieu. Puis, contrairement à ses visites discrètes, naguère, à ma chambre, où il s’extrayait à ma vue, silhouette juste imaginable à travers la chair de poule qui vous électrifie, hérisse vos poils, vous fige et met votre pouls hors de mesure, il avait fini un jour par se découvrir à mes sens de derrière l’horizon vague où son regard hagard se perdait. Ce jour là, je m’étais rendu compte que, moi non plus, je ne l’avais encore jamais réellement vu. A vrai dire, je ne le connaissais pas. Car, quand il ne disparaissait pas, confiant alors à son absence un lit désert que rien ne venait occuper sauf mes doutes et bien des interrogations sur son espèce, il se dissipait complètement sous sa couverture comme pour construire une intimité dans laquelle il semblait ré apprivoiser sa mémoire devenue récalcitrante. Il se mettait alors à fredonner laborieusement quelques airs nostalgiques que venaient ponctuer des bribes de phrases hachées, rarement abouties, constamment reprises, corrigées et qui disaient le coup de crayonné, la touche magistrale du pinceau le plus habile naguère dans des lieux fabuleux qu’il ne semblait nullement inventer et dont il citait par leurs noms jusqu’aux moindres chemins, sentiers et murs, avec des détails précis. Il y mettait à contribution des personnages qu’il faisait vivre chacun avec sa propre voix et ces voix étaient si différentes les unes des autres que très souvent j’en tremblais comme jadis dans les bras de ma tante, conteuse inégalable.
Au début, il m’agaçait avec ces histoires qui venaient assez souvent altérer mes rêves, perturber mon entendement et semer la panique dans les rangs des fantômes de mon passé, que j’avais peine à rassembler et passer en revue afin d’établir l’assassinat de ma mère dans ce champ poussiéreux où mon front a été labouré sous un soleil rieur et carnassier avec la complicité de ma tante et de madame Renault. Puis, je m’y étais fait et avais fini par considérer ces contretemps au même titre que ces pentes raides qu’il arrivait à ma mule d’emprunter me rendant la chevauchée inconfortable et le jugement boiteux. C’était harassant de sentir ses ânonnements et ses reprises cisailler mon esprit et j’avais moult fois envie de hurler. Seulement, le jour où cet être mystérieux s’était rapproché de moi, corps chétif et tête disproportionnée, je m’étais d’abord glissé sous ma couverture pour l’ignorer et effacer le souvenir de son visage de ma mémoire déjà éprouvée. Il avait tout bonnement attendu que je m’en fusse remis pour réapparaître m’exposant un visage crispé dans la moue que font les enfants avant d’éclater en sanglots. Il extirpa une larme de compassion à mes yeux taris depuis des années déjà avant d'enchaîner sur d’interminables litanies sur Mauricette et l’autre volet perdu de sa vie. Puis, il s’agrippa à ma compassion et s’enquit tout bonnement de ma mule. Il me demanda si elle existait réellement, s’il était vrai que chez nous la poussière avait mis démons et humains sur un même pied d’égalité, si ma tante n’était pas un simple prétexte pour ne pas perdre Elise. Il savait tout de moi. Comment meubler dès lors la lourdeur du silence qui allait suivre ? Rester sur son quant à soi, oui, et certainement s’abstenir de parler. Car nonobstant sa Mauricette - qu’il avait probablement inventée - et la tristesse qui avait humanisé son visage, se substitua à mes doutes l’éventuelle contrainte de devoir désormais, si cela se confirmait, composer avec un démon.
Quand j’en parlais à Elise ma bienfaitrice, les rares fois où elle se montrait dans ma chambre, elle me disait que c’était bien meilleur ainsi. Que mon imagination avait trouvé enfin une bonne raison pour se libérer. Mais je la soupçonnais de complicité avec ce monstre qui, du reste, pouvait être aussi bien une oreille de Johani qu’un démon ou un médecin zélé. Car comment pouvait-il être si bien informé ? C’était sûrement Elise, cette vipère sans foi ni loi. Même si je ne me souviens pas les avoir jamais vus se parler, s’observer, échanger un geste ni un mot quand elle venait se glisser dans mon lit pour me draper de la générosité de ses seins. Curieusement, il était là versant dans ses divagations sous sa couverture et j’en étais presque gêné. Mais ce fait ressemblait fort bien à un stratagème sur fonds de complot. Car Elise qui venait dans le cadre d’un donnant-donnant en quête de fragments de mes mille et une misères qu’elle monnayait par la douceur de sa présence et de sa compagnie ne se montrait plus le soir depuis que mon voisin était sorti de sa couverture pour guetter mes mots, lui qui avait fait de ces mêmes fragments sa délivrance. “ Si tu me racontes ton histoire, les couleurs reprendront leurs lumières et mon inspiration sa diversité. Si tu me dis au matin le secret de cette mule, je suis persuadé que j’arriverai à dessiner le visage de Mauricette. ”, m’avait-il dit. Son sort était donc entre mes mains. Nos étions en sommes liés.
Et cette oreille résistait toujours aux assauts de l’usure et de la lassitude. Moi même, je commençais à ne plus croire à ce jour où quelque chose de mes récits viendrait raviver l’étincelle des gloires passées de mon extraordinaire compagnon de chambre d’avant qu’il ne vienne échouer dans cet hôpital des amputés de la raison. D’ailleurs, je m’en fichais complètement. Le tout pour moi était d’arriver à trouver le moyen de l’amener sur le terrain de la faute, si c’était un démon, et le brûler, le tout est de ne pas trembler le moment venu. S’il était humain, ce serait sa délivrance. Depuis des nuits maintenant, il demeurait figé, les yeux rivés sur ses toiles, le pinceau en joue et l’oreille tendue pendant que je réfléchissais. Non, je ne fouillais pas dans ma mémoire à la recherche de mots à même de lui édifier un sens et une raison. Je me demandais seulement ce que je devais faire. Jouer le jeu, parler ? Ou ne rien dire et rater par là l’occasion de le perdre ? Mon côté bavard qui prenant le dessus, trancha. Je ne pouvais résister parce que les silences ouvraient des portes aux autres sur mes maux de tête devenus très fréquents depuis que je m’étais résolu à creuser partout où cela était possible pour déterrer ma mère avant qu’elle ne devienne poussière. Quand je ne parlais pas c’était ce même silence qui se mettait à murmurer quelque chose qui ressemblait au tumulte d’un monde aussi profond et lointain que la fosse où elle fut enterrée dans l’oubli des hommes. C’était d’abord le bourdonnement sourd d’un orage en gestation précédé d’une rumeur aux chuchotements timides que venaient relayer des cris d’enfants que des youyous stridents avaient peine à étouffer et le tout se terminait dans le fracas acharné et répétitif de vagues contre ce qui devait être un immense rocher. Puis tout semblait s’apaiser d’un coup à l’approche d’un appel à la prière rivalisant d’emphase avec un poème d’apollinaire, de bruits de sabots titubant sur un terrain escarpé et ma chevauchée devenait alors ardue et mes souvenirs des marécages où ma vie passée venait s’enliser. Insupportable. Quand cela vous était arrivé une fois, vous préféreriez de loin parler, ne faire que cela, quitte à vous livrer à un démon. Voilà comment j’ai connu Alban.''
''Mais cette oreille disproportionnée ne me laissait guère de répit. Le silence devenant parlant, il fallait le meubler par une parole neuve et qui s’inventait à tout bout de phrase, même si le risque de se trahir pouvait m’enterrer à jamais dans ses toiles inanimées et rieuses. Alors, je pris le risque de lui raconter faisant mine de me parler et de ne pas tenir compte de son existence. Je le nommai par le meilleur personnage qu’il citait dans ses récits de dessous les draps : Alban.
Je dis, un soir, à Alban, le peintre démon au pinceau en mal d’inspiration que je suis là juste pour une nuit, le temps d’un voyage nocturne, chevauchant cette mule qui m’avait adopté enfant sauvage et rebelle après une battue savamment orchestrée par les miens, pour me jeter sur les routes de l’errance. Et Alban se leva sur ce, comme soulevé par le sourire qui illuminait son visage émacié, me fixa un moment dans les yeux cherchant dans mon regard une confirmation avant de se jeter sur son pinceau. Une nuit, et c’était sa délivrance. Une nuit, et c’était peut-être ma mort, les matins étant incertains dans ces chevauchées nocturnes. C’est pour cela que ma mémoire se mit à se dérouler comme une pelote, faisant défiler tout son contenu, livrant au récit mes démons et mes hommes, mes frères et mes ennemis, mes femmes et mes femmes, et encore mes femmes, et surtout mes bourreaux, vomissant les uns, chantant les autres et les pleurant tous. Mais Alban n’a jamais trouvé aucune forme ni couleur à ma détresse.
A mon retour à ma chambre, j’en étais avec lui à l’épisode où ma tante me disait que la bête ne s’arrêtait qu’à l’aube et que seul le nom de Johani, le muezzin, la dissuadait de ses macabres desseins. Pourtant cela n’avait rien d’excitant, ce faiseur de l’aube par ses appels à la prière, n’ayant été, en outre, qu’un laveur des morts à l’approche funeste. Je lui dis comment j’étais une nuit dans le silo où j’avais mis mon enfance à l’abri des aînés en attendant des jours meilleurs, éveillé, plongé dans mes rêveries d’écolier, amoureux fou, fou amoureux, de madame Renault dans le parfum de laquelle je me réfugiais chaque soir, cherchant en ses poèmes la poitrine de ma mère devenue probablement homme dans la bataille diurne de ce village poussiéreux et opaque avant de se cacher définitivement de ma vue, transporté par une transe sur fond de poétique poéticienne, dans laquelle j’avais délibérément enterré le visage des miens, quand je vis entre deux jarres Sa tête grise, duveteuse, oblongue, qui me fixait d’un regard aussi surpris qu’admiratif de ma bravade, les enfants étant censé, à l’heure qu’il était, écouter les fables que leur racontaient leurs aînés pour endormir leur exigence grandissante devant un champ où rien ne voulait plus pousser, saupoudrer de perlimpinpin l’acuité de leurs sens face à des adultes constamment en sieste entre deux cérémonies où un corps a été livré au marquage et retenir de leur fuite au moins le corps en en envoyant l’esprit sur la fabuleuse île du Wak Wak. Mi grison, mi jument, Elle était à l’affût des chagrins d’enfants égarés, affolés par des aînés censés les rassurer mais qu’ils voyaient englués dans une parole tellement dénuée de sens, qu’elle était devenue commune, puis parabolique et enfin creuse, ne remplissant plus son pesant d’homme. Elle avait probablement choisi la nuit pour sa douceur et sa discrétion comme toutes les meilleures choses choisissent l’ombre pour briller. Je la sus traquée comme la vérité dans sa solitude et partis à sa rencontre muni du seul amour que j’avais pour madame Renault, d’un poème d’Apollinaire à apprendre par cœur pour la séance du lendemain, de quelques pages sur lesquelles j’avais vomi en français toute la poussière opaque du jour et un inconsolable chagrin de voir, dans la maison où je suis venu au monde, se pavaner ma tante sous le regard toujours vif mais figé et impuissant de ma mère qu’un cadre avait définitivement reléguée au souvenir. Oui, j’avais envoyé ma main gauche sonder sa peau pour m’assurer sa clémence tant elle était redoutée par les miens et je n’avais trouvé contrairement aux idées reçues que douceur à mon désarroi et tendresse à mon chagrin. M’aurait-elle simplement séduit comme savaient le faire les miens pour s’emparer d’un prépuce, d’un hymen, d’une gorge, d’un silence devenu lourd et inquiétant, d’une singularité arrêtée la veille sur la place des conseils barbus, d’un travers à corriger, d’un secret à brandir les jours de haine ? Peu m’importait. Cela aurait été légitime et de bonne guerre de sa part dans cette chasse que menait ma tante et les siens à tout ce qui était invisible, inconnu, obscur et singulier, où rien ne devait échapper à leur emprise, pas même ce Dieu sans cesse moulé dans les exigences du moment. Car chez les miens, rien ne devait échapper à la clarté inquisitrice du jour puisque rien ne devait ni ne pouvait briller plus que le soleil décidé par les hommes.
Amateur précoce de spéléologie et des fragments d’histoire oubliés, spécialiste des menus espaces entre les mots et les lignes, je l’avais enfourchée bravant ainsi le sortilège réservé à tous ceux qui auraient osé l’approcher. Sacrilège ! crierait ma tante. Mais qu’est ce qu’un sacrilège devant l’aube que cette bête tant redoutée par les miens promettait à l’issue du voyage nocturne le plus hallucinant ? Dans mon cas, un pied de nez à ma tante, aux peurs dont elle avait investi mes rêves, au silence autour de ma mère, et au sang déversé en abondance autour de moi.
Non, je n’avais pas peur. Comment un sentiment pareil aurait-il pu m’atteindre quand à cinq ans j’avais déjà vu les miens caresser la vipère, faire danser le cobra, traquer le démon jusque dans des corps jugés trop singuliers pour faire le pain et le servir à d’autres désormais plus leurs semblables. Oui, je l’enfourchai dans la certitude qu’en dehors de ma tante et les siens aucun démon n’existait plus et que l’aube qu’elle me réservait ne pouvait être qu’une délivrance : ma mort ou le visage de cette femme mystérieuse que les miens mouraient d’envie d’en voir lever le secret, ou peut-être les deux.
Je pourrais ainsi voir aux premières lueurs de l’aube sortir de sa peau de mule ma mère.
Qui sait ?''
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