Je vous conte parmi les merveilleux

Lundi 14 décembre 2009 1 14 /12 /2009 15:24
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La Belle et le Rebelle

ou

La Mule des Tombes 

Commentaires
Par Al Baicin
Extrait de
Vol au-dessus d'un tapis de youyous

Texte soumis à droits d'auteur

 

 

Vous avez donc lu le conte.

Quelle chance de pouvoir encore conter et quelle chance de pouvoir encore s'émerveiller !Heureux ceux qui ont préservé leur enfance dans un grenier bleu à l'abri des adultes.

Quand j'étais petit, je baignais dans un monde merveilleux que les dires de mes aînés, très souvent des paysans montagnards de passage chez nous, rendaient encore plus féerique. Mes parents, pour tromper les affres de l'exil, s'évertuaient à refaire chaque fois qu'il était possible, ce monde curieux d'où ils étaient débusqués par l'exode rural. ils ne se contentaient pas de raconter mais théâtralisaient les scènes vécues. j'ai eu la chance de me faire bercer par leurs voix, l'incroyable monde que celles-ci dessinaient dans notre imaginaire et de me retrouver le matin dans mon lit, changé, bordé et couvert. j'ai eu la chance de voir le village natal de mes parents alors vierge et pur. Sources, rivières, fleuves, montagnes, et phénomènes divers. Le djinn y a vécu. à coups sûr ! Il ne se manifeste plus depuis que nous avons allumé les lumières et chassé l'ombre. Très tôt, les légendes relatées dans ce livre m'avaitent marqué.

Longtemps plus tard, je rencontrai un ami Vincent Crouzet, de la Drôme. Il m'a fait connaître la France rurale et quelle nu fut pas ma grande surprise de découvrir dans certains villages drômois, les mêmes légendes, notamment celle de cette femme qui se trasformait en mule. Les ingrédients sont là, différents, certes, mais l'homme face au merveilleux reste un très bon couturier de l'imaginaire. Si ailleurs, il s'agit d'une femme qui n'aurait pas observé les 40 jours consécutifs à la mort de son époux (période où l'âme effectue son ascension) avant de se livrer aux plaisirs de la chair, ici, elle aurait couché avec le curé. Là-bas, elle n'aurait pas été jusque-là. Pas faute de curé ! Le Muezzin est bien là. Son nom est la seule issue pour fuir au purgatoire dessinée par la bête dans sa tourmente nocturne. Elle le craint.

Puis un jour, il a fallu écrire tout cela. Un défi. Non seulement trouver le ton berceur d'un conteur à l'écrit, faire se rencontrer plusieurs personnages et divers évènements dans une même histoire mais trouver un sens à cette parabole.

Le livre 2 est un exercice éprouvant. Comment faire parler un fou ? Quelle cohérence et quelle logique lui confier pour que sa voix porte le récit ? En quel langage ? Comment écrire en "je" sans s'éclabousser ?

J'ai lu bien des livres en littérature maghrébine et africaine. Le thème de l'acculturation est douloureux. Cette richesse apparente est parfois terrible pour celui qui la vit.

Comment raisonner dans une langue en vivant dans un univers autre ? Comment adopter les outils d'analyse d'une culture et les appliquer sur un objet d'étude qui n'est autre que soi ? Comment dire le rejet des deux cultures quand on est entre deux chaises ?

C'est ainsi que le personnage de ce deuxiàme volet de la légende de la mule fera de celle-ci son emblême. Elle est hybride, bâtarde, mi-jumemt mi-grison, elle est la nuit et la tourmente. Mais, elle promet cette aube où elle découvre à son cavalier son vrai visage. Le visage de sa mère peut-être ? Un visage convoité par tant d'autres et qui aura coûté la vie à bien d'autres. Échappera-t-il à la mort ? Il y a lieu de le penser. N'est-ce pas une fascination mutuelle qui a caractérisé leur première rencontre ?

 

Ces histoires, rappelons-le, sont pure fiction et il est inutile de chercher à amalgamer le ''je'' du narrateur/personnage avec moi, l'auteur !


 

 

Deux livres pour un même thème

La légende de la mule.

dont je vous ai présenté le premier

qui s'intitule  

la Belle et le Rebelle.

Deux livres, deux mondes. Une même calamité.

La Mule frapperait encore au vingt-et-unième siècle.

 

Le 2ème, Vol au dessus d'un tapis de youyous.

lui, mérite une toute autre attention.

 

Une histoire de fou ! Telle que nous la menons

au quotidien loin des douceurs d'un conte.

 

  Les enjeux littéraires sont aussi complexes

que notre époque où aucun phénomène

n'échappe à l'interprétation psychologique.

Une mule est un animal hybride.

Présentée ainsi, errant la nuit, avec sa victime

jusqu'au matin où celle-ci est abandonnée

dans un cimetière après avoir vu le visage réel

de la femme mystérieuse, rappelle la peur qu'inspirent

les illuminés, ceux qui cherchent la vérité

dans l'ombre jusqu'au matin.

La lumière peut faire fondre la cire

à trop s'y rapprocher.


 

 

Je laisse les 4èmes de couvertures parler

à ma place.

 

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Livres en cours de publication. Vous trouverez une autre version regroupant les 2 livres en un sur www.amazon.com en tapant Al Baicin dans le moteur de recherche du site en question.



Voici 2 passages de Vol au dessus d'un tapis de youyous
Droits réservés, propriété protégée.

 

 


''Désertes, comme le Tiers Vaquant où nos démons expédient leurs prédateurs au moindre écart de lecture, ses toiles semblaient me rire au nez. Bien des nuits s’étaient écoulées sans que la moindre forme ni couleur ne fussent venues les sortir du néant et éloigner de ma vue cette oreille diabolique qui venait s’embusquer dans mes souvenirs. Il avait suspendu le temps au bout du pinceau en passant outre l’usure et l’agacement tel un sabre tranchant. Pourtant, le premier soir, quand je lui avais dit que je n’étais là que le temps d’une chevauchée nocturne, il n’avait rien manifesté qui me fît voir ses prédispositions à écouter éternellement mes bégaiements et les hésitations de ma parole prisonnière du doute et de ses blessures, entre crainte et audace. Non, il m’avait répondu que pour lui ce n’était guère qu’une question de quelques heures à égrener en attendant de voir s’animer les premières lueurs de l’aube afin de coucher sur le fonds blanc de ses toiles aveugles sa Mauricette dont il n’arrivait plus à reconstituer le visage depuis qu’ils s’étaient quittés. Diversion. C’est souvent que les démons vous leurrent dès qu’ils croient votre jugement défaillant. Je ne suis pas dupe de ces simagrées qui fleurent nauséabond le traquenard. Après tout c’était nous qui les avions libérés du sarcophage où Salomon les avait endormis des siècles durant. Nous l’avions fait à l’apogée de notre grandeur pour éprouver notre capacité à dompter le démon à une époque où aucune citadelle du savoir ne nous résistait. Nous avions été très loin, trop loin, jusqu’à rivaliser avec Dieu. Et pour finir, nous n’eûmes même plus souvenir du cataclysme qui avait réduit en poussière notre existence. Nous sommes devenus fébriles, frileux et vieux. Tous ceux-là, libérés désormais, nous traquaient, nous narguaient et avaient décidé de nous perdre à jamais au moindre faux pas, au moindre écart. Il fallait par conséquent que je m’abstinsse de m’aventurer dans cette terre marécageuse qu’était devenue ma parole parce que celui qui a été mordu par la vipère a toutes les raisons de se méfier d’un cheveu.

Que l’on ne s’y trompe pas. Nous aurions pu rester longtemps à nous ignorer et cet échange n’aurait jamais eu lieu. Puis, contrairement à ses visites discrètes, naguère, à ma chambre, où il s’extrayait à ma vue, silhouette juste imaginable à travers la chair de poule qui vous électrifie, hérisse vos poils, vous fige et met votre pouls hors de mesure, il avait fini un jour par se découvrir à mes sens de derrière l’horizon vague où son regard hagard se perdait. Ce jour là, je m’étais rendu compte que, moi non plus, je ne l’avais encore jamais réellement vu. A vrai dire, je ne le connaissais pas. Car, quand il ne disparaissait pas, confiant alors à son absence un lit désert que rien ne venait occuper sauf mes doutes et bien des interrogations sur son espèce, il se dissipait complètement sous sa couverture comme pour construire une intimité dans laquelle il semblait ré apprivoiser sa mémoire devenue récalcitrante. Il se mettait alors à fredonner laborieusement quelques airs nostalgiques que venaient ponctuer des bribes de phrases hachées, rarement abouties, constamment reprises, corrigées et qui disaient le coup de crayonné, la touche magistrale du pinceau le plus habile naguère dans des lieux fabuleux qu’il ne semblait nullement inventer et dont il citait par leurs noms jusqu’aux moindres chemins, sentiers et murs, avec des détails précis. Il y mettait à contribution des personnages qu’il faisait vivre chacun avec sa propre voix et ces voix étaient si différentes les unes des autres que très souvent j’en tremblais comme jadis dans les bras de ma tante, conteuse inégalable.

Au début, il m’agaçait avec ces histoires qui venaient assez souvent altérer mes rêves, perturber mon entendement et semer la panique dans les rangs des fantômes de mon passé, que j’avais peine à rassembler et passer en revue afin d’établir l’assassinat de ma mère dans ce champ poussiéreux où mon front a été labouré sous un soleil rieur et carnassier avec la complicité de ma tante et de madame Renault. Puis, je m’y étais fait et avais fini par considérer ces contretemps au même titre que ces pentes raides qu’il arrivait à ma mule d’emprunter me rendant la chevauchée inconfortable et le jugement boiteux. C’était harassant de sentir ses ânonnements et ses reprises cisailler mon esprit et j’avais moult fois envie de hurler. Seulement, le jour où cet être mystérieux s’était rapproché de moi, corps chétif et tête disproportionnée, je m’étais d’abord glissé sous ma couverture pour l’ignorer et effacer le souvenir de son visage de ma mémoire déjà éprouvée. Il avait tout bonnement attendu que je m’en fusse remis pour réapparaître m’exposant un visage crispé dans la moue que font les enfants avant d’éclater en sanglots. Il extirpa une larme de compassion à mes yeux taris depuis des années déjà avant d'enchaîner sur  d’interminables litanies sur Mauricette et l’autre volet perdu de sa vie. Puis, il s’agrippa à ma compassion et s’enquit tout bonnement de ma mule. Il me demanda si elle existait réellement, s’il était vrai que chez nous la poussière avait mis démons et humains sur un même pied d’égalité, si ma tante n’était pas un simple prétexte pour ne pas perdre Elise. Il savait tout de moi. Comment meubler dès lors la lourdeur du silence qui allait suivre ? Rester sur son quant à soi, oui, et certainement s’abstenir de parler. Car nonobstant sa Mauricette - qu’il avait probablement inventée - et la tristesse qui avait humanisé son visage, se substitua à mes doutes l’éventuelle contrainte de devoir désormais, si cela se confirmait, composer avec un démon.

Quand j’en parlais à Elise ma bienfaitrice, les rares fois où elle se montrait dans ma chambre, elle me disait que c’était bien meilleur ainsi. Que mon imagination avait trouvé enfin une bonne raison pour se libérer. Mais je la soupçonnais de complicité avec ce monstre qui, du reste, pouvait être aussi bien une oreille de Johani qu’un démon ou un médecin zélé. Car comment pouvait-il être si bien informé ? C’était sûrement Elise, cette vipère sans foi ni loi. Même si je ne me souviens pas les avoir jamais vus se parler, s’observer, échanger un geste ni un mot quand elle venait se glisser dans mon lit pour me draper de la générosité de ses seins. Curieusement, il était là versant dans ses divagations sous sa couverture et j’en étais presque gêné. Mais ce fait ressemblait fort bien à un stratagème sur fonds de complot. Car Elise qui venait dans le cadre d’un donnant-donnant en quête de fragments de mes mille et une misères qu’elle monnayait par la douceur de sa présence et de sa compagnie ne se montrait plus le soir depuis que mon voisin était sorti de sa couverture pour guetter mes mots, lui qui avait fait de ces mêmes fragments sa délivrance. “ Si tu me racontes ton histoire, les couleurs reprendront leurs lumières et mon inspiration sa diversité. Si tu me dis au matin le secret de cette mule, je suis persuadé que j’arriverai à dessiner le visage de Mauricette. ”, m’avait-il dit. Son sort était donc entre mes mains. Nos étions en sommes liés.

Et cette oreille résistait toujours aux assauts de l’usure et de la lassitude. Moi même, je commençais à ne plus croire à ce jour où quelque chose de mes récits viendrait raviver l’étincelle des gloires passées de mon extraordinaire compagnon de chambre d’avant qu’il ne vienne échouer dans cet hôpital des amputés de la raison. D’ailleurs, je m’en fichais complètement. Le tout pour moi était d’arriver à trouver le moyen de l’amener sur le terrain de la faute, si c’était un démon, et le brûler, le tout est de ne pas trembler le moment venu. S’il était humain, ce serait sa délivrance. Depuis des nuits maintenant, il demeurait figé, les yeux rivés sur ses toiles, le pinceau en joue et l’oreille tendue pendant que je réfléchissais. Non, je ne fouillais pas dans ma mémoire à la recherche de mots à même de lui édifier un sens et une raison. Je me demandais seulement ce que je devais faire. Jouer le jeu, parler ? Ou ne rien dire et rater par là l’occasion de le perdre ?  Mon côté bavard qui prenant le dessus, trancha. Je ne pouvais résister parce que les silences ouvraient des portes aux autres sur mes maux de tête devenus très fréquents depuis que je m’étais résolu à creuser partout où cela était possible pour déterrer ma mère avant qu’elle ne devienne poussière. Quand je ne parlais pas c’était ce même silence qui se mettait à murmurer quelque chose qui ressemblait au tumulte d’un monde aussi profond et lointain que la fosse où elle fut enterrée dans l’oubli des hommes. C’était d’abord le bourdonnement sourd d’un orage en gestation précédé d’une rumeur aux chuchotements timides que venaient relayer des cris d’enfants que des youyous stridents avaient peine à étouffer et le tout se terminait dans le fracas acharné et répétitif de vagues contre ce qui devait être un immense rocher. Puis tout semblait s’apaiser d’un coup à l’approche d’un appel à la prière rivalisant d’emphase avec un poème d’apollinaire, de bruits de sabots titubant sur un terrain escarpé et ma chevauchée devenait alors ardue et mes souvenirs des marécages où ma vie passée venait s’enliser. Insupportable. Quand cela vous était arrivé une fois, vous préféreriez de loin parler, ne faire que cela, quitte à vous livrer à un démon. Voilà comment j’ai connu Alban.''

 





''Mais cette oreille disproportionnée ne me laissait guère de répit. Le silence devenant parlant, il fallait le meubler par une parole neuve et qui s’inventait à tout bout de phrase, même si le risque de se trahir pouvait m’enterrer à jamais dans ses toiles inanimées et rieuses. Alors, je pris le risque de lui raconter faisant mine de me parler et de ne pas tenir compte de son existence. Je le nommai par le meilleur personnage qu’il citait dans ses récits de dessous les draps : Alban.

Je dis, un soir, à Alban, le peintre démon au pinceau en mal d’inspiration que je suis là juste pour une nuit, le temps d’un voyage nocturne, chevauchant cette mule qui m’avait adopté enfant sauvage et rebelle après une battue savamment orchestrée par les miens, pour me jeter sur les  routes de l’errance. Et Alban se leva sur ce, comme soulevé par le sourire qui illuminait son visage émacié, me fixa un moment dans les yeux cherchant dans mon regard une confirmation avant de se jeter sur son pinceau. Une nuit, et c’était sa délivrance. Une nuit, et c’était peut-être ma mort, les matins étant incertains dans ces chevauchées nocturnes. C’est pour cela que ma mémoire se mit à se dérouler comme une pelote, faisant défiler tout son contenu, livrant au récit mes démons et mes hommes, mes frères et mes ennemis, mes femmes et mes femmes, et encore mes femmes, et surtout mes bourreaux, vomissant les uns, chantant les autres et les pleurant tous. Mais Alban n’a jamais trouvé aucune forme ni couleur à ma détresse.

A mon retour à ma chambre, j’en étais avec lui à l’épisode où ma tante me disait que la bête ne s’arrêtait qu’à l’aube et que seul le nom de Johani, le muezzin, la dissuadait de ses macabres desseins. Pourtant cela n’avait rien d’excitant, ce faiseur de l’aube par ses appels à la prière, n’ayant été, en outre, qu’un laveur des morts à l’approche funeste. Je lui dis comment j’étais une nuit dans le silo où j’avais mis mon enfance à l’abri des aînés en attendant des jours meilleurs, éveillé, plongé dans mes rêveries d’écolier, amoureux fou, fou amoureux, de madame Renault dans le parfum de laquelle je me réfugiais chaque soir, cherchant en ses poèmes la poitrine de ma mère devenue probablement homme dans la bataille diurne de ce village poussiéreux et opaque avant de se cacher définitivement de ma vue, transporté par une transe sur fond de poétique poéticienne, dans laquelle j’avais délibérément enterré le visage des miens, quand je vis entre deux jarres Sa tête grise, duveteuse, oblongue, qui me fixait d’un regard aussi surpris qu’admiratif de ma bravade, les enfants étant censé, à l’heure qu’il était, écouter les fables que leur racontaient leurs aînés pour endormir leur exigence grandissante devant un champ où rien ne voulait plus pousser, saupoudrer de perlimpinpin l’acuité de leurs sens face à des adultes constamment en sieste entre deux cérémonies où un corps a été livré au marquage et retenir de leur fuite au moins le corps en en envoyant l’esprit sur la fabuleuse île du Wak Wak. Mi grison, mi jument, Elle était à l’affût des chagrins d’enfants égarés, affolés par des aînés censés les rassurer mais qu’ils voyaient englués dans une parole tellement dénuée de sens, qu’elle était devenue commune, puis parabolique et enfin creuse, ne remplissant plus son pesant d’homme. Elle avait probablement choisi la nuit pour sa douceur et sa discrétion comme toutes les meilleures choses choisissent l’ombre pour briller. Je la sus traquée comme la vérité dans sa solitude et partis à sa rencontre muni du seul amour que j’avais pour madame Renault, d’un poème d’Apollinaire à apprendre par cœur pour la séance du lendemain, de quelques pages sur lesquelles j’avais vomi en français toute la poussière opaque du jour et un inconsolable chagrin de voir, dans la maison où je suis venu au monde, se pavaner ma tante sous le regard toujours vif mais figé et impuissant de ma mère qu’un cadre avait définitivement reléguée au souvenir. Oui, j’avais envoyé ma main gauche sonder sa peau pour m’assurer sa clémence tant elle était redoutée par les miens et je n’avais trouvé contrairement aux idées reçues que douceur à mon désarroi et tendresse à mon chagrin. M’aurait-elle simplement séduit comme savaient le faire les miens pour s’emparer d’un prépuce, d’un hymen, d’une gorge, d’un silence devenu lourd et inquiétant, d’une singularité arrêtée la veille sur la place des conseils barbus, d’un travers à corriger, d’un secret à brandir les jours de haine ? Peu m’importait. Cela aurait été légitime et de bonne guerre de sa part dans cette chasse que menait ma tante et les siens à tout ce qui était invisible, inconnu, obscur et singulier, où rien ne devait échapper à leur emprise, pas même ce Dieu sans cesse moulé dans les exigences du moment. Car chez les miens, rien ne devait échapper à la clarté inquisitrice du jour puisque rien ne devait ni ne pouvait briller plus que le soleil décidé par les hommes.

Amateur précoce de spéléologie et des fragments d’histoire oubliés, spécialiste des menus espaces entre les mots et les lignes, je l’avais enfourchée bravant ainsi le sortilège réservé à tous ceux qui auraient osé l’approcher. Sacrilège ! crierait ma tante. Mais qu’est ce qu’un sacrilège devant l’aube que cette bête tant redoutée par les miens promettait à l’issue du voyage nocturne le plus hallucinant ? Dans mon cas, un pied de nez à ma tante, aux peurs dont elle avait investi mes rêves, au silence autour de ma mère, et au sang déversé en abondance autour de moi.

Non, je n’avais pas peur. Comment un sentiment pareil aurait-il pu m’atteindre quand à cinq ans j’avais déjà vu les miens caresser la vipère, faire danser le cobra, traquer le démon jusque dans des corps jugés trop singuliers pour faire le pain et le servir à d’autres désormais plus leurs semblables. Oui, je l’enfourchai dans la certitude qu’en dehors de ma tante et les siens aucun démon n’existait plus et que l’aube qu’elle me réservait ne pouvait être qu’une délivrance : ma mort ou le visage de cette femme mystérieuse que les miens mouraient d’envie d’en voir lever le secret, ou peut-être les deux.

Je pourrais ainsi voir aux premières lueurs de l’aube sortir de sa peau de mule ma mère.

Qui sait ?''

 

 










 

Par Bobadillo - Publié dans : Je vous conte parmi les merveilleux
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Mardi 1 décembre 2009 2 01 /12 /2009 08:13



La Belle et le Rebelle

ou

La Mule des Tombes 

1ère partie, chapitre 5
Par Al Baicin
Extrait de
Vol au-dessus d'un tapis de youyous

Texte soumis à droits d'auteur

 

 

5ème chapitre

Le fils de la Mule

 

 

 

Les jours continuaient pour nous

dans la peur et l’obéissance, complices

impuissants de nos propres bourreaux

qui nous arrachaient notre peau pour

s’en draper, nos enfants pour cultiver

notre blé, le moissonner et le déposer

dans leurs silos, nos hommes pour

compter notre argent et porter les caisses

dans leurs somptueuses maisons,

nos vierges pour servir les leurs,

danser et répondre aux quatre

volontés de leurs hommes.

 

Mais, ironie du destin, Dieu le miséricordieux avait choisi, pour nous sauver de ce musulman, un mécréant ; celui-là même que nous avions cru parti à jamais. En effet, deux années après l’arrivée du fils de la mule, après avoir laissé ses gardes dans le village, le caïd partait pour la première fois avec une escorte impressionnante et une énorme caravane remplie de nos richesses pour un commerce que nous devinions fructueux. Puis arriva le moment tant attendu. C’était un soir, au coucher du soleil. Johani n’avait pas fait l’appel à la prière ; mieux encore, du haut du minaret il lisait un message qui, au nom d’Aguer, sommait les hommes du caïd de quitter le village sans armes et les villageois d’aller sur la place du souk. Alors, tout le monde se mit à courir vers la grande place. On était persuadés qu’on allait voir Aguer et ses hommes. Nos cœurs battaient si forts et en courant nous ne pouvions que regretter le mal que nous fîmes à ce païen aux mœurs bizarres quand il était parmi nous, aussi étions-nous prêts à nous agenouiller devant lui, baiser les pattes de son cheval. Seulement, Aguer n’était pas là. Il y avait seulement la caravane du caïd  toujours chargée de nos richesses. Elle était conduite par une mule sur laquelle gisait le corps sans tête de Dehhan. La mule avança la première, tête baissée, vers nous qui, habitués aux volte-face du destin, tremblions de peur que cette libération ne se conclût par une calamité. Elle avançait toujours droit vers un petit enfant qu’une dame tenait par la main. Elle s’arrêta à son niveau puis baissa la tête lui offrant son cou. L’enfant s’y agrippa et finit sur le dos de la bête qui nous tourna les talons pour disparaître dans l’obscurité de la place du souk, accompagnée de nos regards stupéfaits.

C’est ainsi que quand elle revint hanter nos murs, certains étaient persuadés que c’était bien Itto que les fkihs du Sous avaient transformée en mule, à la demande de Dehhan.

 

Livrés à nous mêmes, nous n’étions donc pas au bout de nos peines. A croire que nous portions en nous-mêmes la malédiction. Notre persécuteur et notre sauveur nous avaient laissé, tous deux, en héritage une mule. Aussi, voyions-nous en elle les uns le mal, les autres le bien. Et le village était divisé. On fit appel à ses mêmes fkihs du Sous, mais leur voyance n’atteignit jamais son identité. Ils purent cependant décrire largement le voyage. Dans leur consternation, les notables de la circonstance voyaient le diable partout : dans la maladie,  dans la mendicité, dans toute déformation physique ; et toute singularité, et toute  déviance imposait traques et interrogatoires. On y voyait les signes du voyage nocturne, et comme on n’en revenait que fou ou mort, il était vraisemblable qu’on puisse en revenir sain et sauf moyennant un pacte avec Satan. Mais en tout état de cause, on en revenait avec son secret. Les dénonciations se faisaient plus nombreuses, les fkihs brandissaient la charria et le fouet, et les cérémonies d’exorcisme prirent l’allure d’autodafés s’ajoutant aux traques diurnes puisque, la nuit, personne n’osait s’aventurer dehors, même pas les érudits de la religion ni même les fkihs du Sous ou les milices du parti de la Veuve, assez courageux contre des femmes et des démunis et pas assez contre la Mule. Seul Johani pouvait encore faire ses appels à la prière, laver les morts et prêter son nom, ultime recours, à des noctambules pris au piège de la pire des rencontres. Une protection dont il fallait faire bon usage, au bon moment, au bon endroit, yeux et oreilles fermés, car son enchantement frappait comme l’éclair. Une fois le nom prononcé, me disait ma mère, la Mule se détournait de sa victime sans pour autant l’oublier car elle revenait toujours à la charge longtemps après pour prendre sa revanche à un moment où on ne l’attendait pas.

 

Les événements qui suivirent mirent l’évolution de cette situation dans une logique de durabilité et non d’apaisement. Car les gens avaient moins peur de la Mule que des conséquences qu’elle avait engendrées. Et si on ne s’aventurait plus à l’extérieur la nuit, c’était moins par peur de ce prédateur mythique que par crainte d’être soupçonné d’avoir été approché par le démon. La vie devenant impossible dans cette contrée, des initiatives plus suicidaires que courageuses virent le jour. Des condamnés à perpétuité  préférèrent aller à sa rencontre et tenter leur chance, peut-être ramèneraient-ils son secret et par là même leur liberté et la paix dans le village. Mais, la première tentative freina les autres : le garçon qui en fit la victime fut retrouvé deux jours plus tard dans un cimetière, les yeux révulsés, la bouche déformée et les mains contorsionnées. Il était devenu sourd-muet.

Toute une jeunesse vivait dans la terreur, et, à la suspicion des autres, s’ajoutait très souvent celle des parents qui eux-mêmes par conviction ou pour s’acheter la grâce des gouvernants et une certaine honorabilité n’hésitaient pas à dénoncer leurs propres enfants. D’autres, désespérés, les confièrent aux villages voisins, éternels ennemis, pour leur épargner le pire. Le pays s’était vidé de sa substance la plus significative pour laisser face à face les deux calamités, celle du jour et celle de la nuit avec l’espoir que celle-ci l’emporterait. Ainsi, ceux qui étaient restés traitaient de traîtres ceux qui étaient partis même s’ils étaient pris du désir inavoué de partir eux aussi, et ceux-ci traitaient ceux-là de ringards et d’ignorants.

Quand arriva notre tour pour l’exil, me disait grand-mère, ton grand-père décida de tenter sa chance. C’était le devoir de tout homme disait-il de défendre les siens. Ni mes larmes ni mes lamentations ni ta mère dans mes bras ne l’en dissuadèrent. Je fis intervenir des voisins qui tentèrent de lui expliquer que s’il comptait sur son érudition, il n’avait aucune chance, car même les fkihs du Sous, pourtant dotés d’un pouvoir extraordinaire, n’y pensaient pas. Il leur répondit que c’était parce qu’ils se savaient impurs et malfaisants, n’ayant utilisé leur pouvoir que pour jeter des sorts, qu’ils ne pouvaient l’affronter. Il ajouta qu’ils la craignaient parce qu’ils la savaient juste et que si elle était juste, lui, n’aurait rien à craindre d’elle.

Décidé à l’affronter, il passa cinq nuits à lire le Livre sacré et à méditer dans la mosquée. Quand il revenait le matin, j’étais au bord des larmes parce que je me disais qu’il était toujours tôt pour l’en dissuader. Un matin, à son retour, sans mot dire, il se mit à préparer les malles et les coffres. J’étais folle de joie de savoir qu’il avait décidé qu’on partît et donc renoncé à son projet. Durant tout le voyage, nous ne dîmes mot, moi de peur de réveiller sa tentation, lui, d’être encore sous le choc de ce qu’il savait déjà et qu’il ne me révéla jamais jusqu’au moment où, plusieurs années plus tard, pressentant la mort se rapprocher, il me dit ceci : je l’ai vue, je lui ai parlé toute la nuit et le matin, je ne te dirai pas qui elle est. Sache seulement qu’elle est la nuit et le jour et qu’il y a à craindre pour les générations à venir. Elle ne s’arrêtera que lorsque tous nos petits seront enfants de mule, donc  illégitimes et errants, les villes du futur étant déjà dessinées dans le signe de la fin de l’homme.

 


Fin de la 1ère partie

 

Par Bobadillo - Publié dans : Je vous conte parmi les merveilleux
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Samedi 28 novembre 2009 6 28 /11 /2009 08:10




La Belle et le Rebelle

ou

La Mule des Tombes 

1ère partie, chapitre 4 (suite)
Par Al Baicin
Extrait de
Vol au-dessus d'un tapis de youyous

Texte soumis à droits d'auteur

 

 

4ème Chapitre, suite

Le Mythe Aguer

 



 

 

 

 

 

La question était de savoir pourquoi

un homme comme Aguer s’intéressait-il

tant à notre village, lui qui était craint

de tout l’Atlas et même des plaines

de Chaouia et du Haouz,

lui qui avait fait de sa monture sa demeure,

lui qui ne connaissait que sa propre loi

et pas d’autres ? Ce n’était pas

nos quatre-vingt-dix-neuf sources

et nos deux rivières qui l’intéressaient lui

qui en avait vu d’autres, lui

aux pouvoirs inégalables ? 

 

La  réalité est que Aguer était amoureux d’Itto, unique fille du caïd du village, qu’il avait vue un jour dans la caravane de son père traversant la rivière des Soumis. Si son père, connu pour sa cupidité, sa cruauté et son despotisme, avait échappé, ce jour là, à la horde d’Aguer, c’était grâce au courage, à l’éloquence et surtout à la beauté inégalable de cette fillette de quinze ans, une beauté de celles que l’Islam qualifie de trouble et d’anarchie, soit “ Fina ”. Itto, de son côté, fascinée par la liberté et le courage de ce peuple cavalier, par leur loyauté s’éprit d’Aguer et c’était sur ses traces que celui-ci arriva à Meskia qu’il surveillait de loin jusqu’au moment où il apprit que Dehhan avait accordé la main d’Itto au Sultan.

Avec beaucoup de gène, Dehhan admit les faits. Ses conseillers lui firent admettre que s’il utilisait la fascination d’Aguer pour Itto, il aurait celui-ci  sous son emprise et obtiendrait le pouvoir qu’il convoitait sur Meskia. Or, Aguer ne se convertirait jamais à l’Islam pour avoir la main d’Itto, donc le risque qu’il l’épousât était nul et il est exclu qu’Aguer, soucieux de respectabilité, enfreigne cette loi. Et puis même s’il venait à accepter de se convertir, non seulement le village ne serait plus gouverné par un mécréant, mais de plus Dehhan gagnerait tous les honneurs en ayant agrandi la communauté des croyants. Cependant, l’adhésion de ce dernier au  plan de ses conseillers n’était que d’apparence, car, au fond de lui-même, l’affaire Aguer était une affaire de faces et d’individus et son seul désir était de le voir gisant mort. Car maintenant, il ne s’agissait même plus de le chasser, il fallait le vaincre, l’humilier, avant de le tuer. Dehhan savourait d’avance sa victoire et le prestige qu’elle allait lui procurer.

Aussi, quand Aguer envoya son émissaire pour demander  la main d’Itto, lui mit-il la conversion dans la balance. Aguer se vit le dos au mur, mais il  refusa, et on n’en reparla plus jusqu’au jour où le caïd, craignant l’inclination de sa fille pour Aguer, la donna en mariage à Himmid, un riche commerçant d’un village lointain nommé Zalleguen, lequel commerçant, son aîné d’une trentaine d’années, rallié au sultan, préparait disait-on, un soulèvement contre Aguer avec la complicité de certains notables et fkihs de l’intérieur et de tous les mécontents qui avaient choisi l’exil. Ces derniers opéraient déjà par embuscades dirigées souvent contre des hommes du village jugés traîtres et mécréants.

Mais le silence et la passivité d’Aguer n’avaient fait qu’endormir les méfiances car, la nuit des noces, quand Himmid, après avoir assisté à la cérémonie du henné, emmenait sa femme à Zalleguen pour les noces, avec son cortège de musiciens et de cavaliers en nombre, visiblement pour impressionner Aguer et encourager le ralliement des hésitants, il ne savait pas que celui-ci avait dépêché une partie de ses troupes en embuscade aux abords de la Rivière des Soumis, à un endroit nommé Anza, passage obligé entre Meskia et Zalleguen. Après le départ des mariés, Aguer se rendit à bride abattue, à la tête d’une poignée d’hommes, à Zalleguen empruntant un raccourci à travers la montagne. Les hommes de Himmid furent taillés en pièces, et, suivant la consigne de leur chef, les hommes d’Aguer laissèrent s’enfuir, sans être inquiétés, les deux époux. Arrivé au village avec les quelques survivants au massacre, le notable s’effondra à la vue du spectacle qui s’offrait à ses yeux. Son village acquis à la cause d’Aguer par on ne sait quel miracle, fêtait le  mariage du nouveau maître. Toute résistance était vaine. Himmid demanda la vie sauve, en échange, il remit les rênes du cheval d’Itto et la clé de sa propre demeure. On ne le revit jamais plus.

 

 

Le lendemain, Aguer revint à Meskia, groupa tous les villageois et leur fit ses adieux. Il leur expliqua que jamais village ni tribu n'avaient bénéficié de tant de générosité de sa part mais qu’à cette bonté, ils avaient opposé la fourberie, l’hypocrisie et la traîtrise. Sa décision était irrévocable, disait-il, et le village serait livré aux gouvernants qu’il méritait. Il invita tous ceux qui le voulaient à le suivre. Ensuite, il fit parvenir à Dehhan quelques mèches de cheveux et la robe de mariage tâchée de sang, que sa fille lui avait envoyée lui prouvant ainsi, conformément à l’usage, qu’elle avait su garder son honneur  intact.

Puis les cavaliers se mirent au pas quittant définitivement notre village dans notre incompréhension et notre tristesse.

 

En un mois, Dehhan réussit à réunir des troupes constituées de cavaliers étrangers. Et durant deux nuits et deux jours, ils se livrèrent à l’innommable : un massacre auquel seules quelques familles purent échapper moyennant finances. Suivirent ces jours inoubliables deux semaines de cauchemars où tous les sympathisants d’Aguer ou ceux qui étaient soupçonnés de l’être furent jugés pour être décapités ou pendus. Des femmes étaient fouettées, lapidées, d’autres arrachées à leurs maris chaque nuit pour être livrées aux hommes de Dehhan et des enfants furent séparés de leurs parents pour servir dans les demeures somptueuses qu’il s’était octroyées. Il n’y eut pas un jour sans pleurs ni douleur. Dehhan voulait que son déshonneur ne soit plus une exception. 

Rien ne pouvait arrêter ce monstre déchaîné, ce diable sorti du temps de Salomon. Il n’avait respecté ni ramadan ni la disette qui s’abattait déjà sur nous annonçant d’autres ravages. Il s’était simplement servi dans nos réserves : silos de blé, d’orge et d’avoine, stocks de miel d’huile d’olive et d’arganier. Et d’autres impôts s’ajoutèrent à ceux qu’Aguer avait abolis et on dut même payer des taxes selon le nombre d’yeux et d’oreilles par famille. Des familles entières quittaient le village dispersées sur les routes de la mendicité et de l’esclavage. 

Certaines rumeurs disaient que sa vengeance sur Aguer et Itto allait être plus terrible et à la mesure du pouvoir surnaturel de ce dernier. En effet, il avait fait appel à des fkihs venus du pays du Sous, réputés redoutables par le pouvoir qu’ils avaient sur les démons. Elles affirmaient qu’avec le sang et les cheveux de sa fille il était capable de les atteindre.

Si à la terreur de ses hommes venait s’ajouter la sorcellerie, c’est que nous n’avions même plus à espérer. Visiblement Dieu nous avait abandonnés et allait nous éprouver davantage.

En effet,  le village se réveilla un jour dans une agitation inhabituelle. Une mule était venue la nuit déposer un couffin tressé en peau de vache devant la mosquée. Les témoins qui rapportèrent ce fait, disaient qu’ils étaient restés immobiles, comme pétrifiés, devant la bête qui, indifférente à leur présence, tourna les talons et disparut dans l’obscurité.

Les fkihs et les notables étaient une fois de plus mis à rude épreuve. Selon leurs calculs ce ne pouvait être que le fils d’Aguer et d’Itto : le bébé avait neuf mois. Or, le rapt avait eu lieu dix-huit mois auparavant.

Très vite, Dehhan fit arrêter les témoins et tous ceux qui avaient affirmé que le petit était de son sang, coupa la langue aux uns, creva les yeux aux autres et l’histoire s’arrêta là. Personne n’osa plus murmurer le moindre mot sur l’enfant. Ce dernier, non reconnu par son grand-père, fut pris en charge par une famille noire. Circoncision et accès à la mosquée lui furent interdits au vu de son illégitimité. A défaut de nom, on l’affubla du sobriquet : le fils de la mule.

 


Fin du chapitre 4

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Samedi 28 novembre 2009 6 28 /11 /2009 07:16





La Belle et le Rebelle

ou

La Mule des Tombes 

1ère partie, chapitre 4
Par Al Baicin
Extrait de
Vol au-dessus d'un tapis de youyous

Texte soumis à droits d'auteur

 

 

4ème Chapitre

Le mythe Aguer

 

 

 

 


 

 

 


Qui étaient ces cavaliers étranges qui venaient hérisser les collines d’Itrane sans jamais s’approcher de nous à chaque festivité ? Personne ne le savait à l’époque, même si Aguer, dont seul le nom donnait la chair de poule aux plus courageux d’entre, nous était connu par ses

 

razzias dans le pays.

 

 

Or, cette réputation qui faisait de lui un coupeur de routes, un assassin, et sa méthode dont on disait terrifiante et cruelle ne laissaient point imaginer l’homme là, sur les collines, à quelques heures de marche de Meskia, se contentant de longues apparitions qui finissaient par un retrait pur et simple au grand bonheur de tous. Et si c’était lui ? Que Dieu le clément et le miséricordieux nous en préserve. Alors nous puiserions notre espoir dans la sagesse des nôtres, qui avait toujours su nous préserver du pire. Cependant comme si l’intrigue lui collait à la peau, Dehhan jugea utile de faire appel au soutien habituel des troupes du Sultan pour en finir une fois pour toutes. Mais le conseil des notables et dignitaires s’y opposa, proposant de leur envoyer un messager de paix.

Quelques jours plus tard, on organisa un festin et un messager fut envoyé à leur rencontre sur les collines. Bientôt une troupe d’une vingtaine d’hommes et de femmes entra dans le village. Nous n’avions jamais vu des humains ainsi faits, me racontait ma grand-mère. Femmes et hommes chevauchaient côte à côte, tous à moitié couverts  de peaux de bêtes, cheveux longs et tressés, têtes blondes, brunes ou rousses, coiffés de casques à cornes, et visages barbouillés de tatouages. Le plus rassuré de nous tous y voyait au moins le signe d’un nouveau massacre. Mais nos craintes s’apaisèrent quand, invités à déposer leurs armes ils les confièrent à Si Baha et, sans qu’on le leur dise, se couvrirent le torse et les jambes. Connaissaient-ils nos coutumes à ce degré de subtilité ? Nous n’étions pas au bout de notre surprise : ils venaient rendre hommage à Sid’Laghrib à qui  depuis des générations déjà, disaient-ils, ils étaient liés par un pacte d’allégeance. Plus par peur que par conviction on les conduisit au tombeau où ils se prosternèrent après avoir allumé des cierges. La fête pouvait commencer. Un homme manquait à la fête : Dehhan qui s’était replié dans ses appartements prétextant un malaise. Cela sentait le traquenard. Soudain, de longues files de poussière épaisse dévalèrent les collines de Meskia dans un geste synchronisé, comme à la fantasia. Au milieu du martèlement lourd des sabots contre le sol, les cris qui nous parvenaient nous fixèrent bientôt sur les enjeux du moment. Des enjeux qu’on résuma tous en un nom : Dehhan. C’était cela son coup d’éclat : piéger ses ennemis, prouver sa fidélité au monarque, et se débarrasser définitivement de ses adversaires que les troupes du sultan surprendraient en flagrant délit de compromission avec des rebelles. Mais à la consternation générale, s’ajoutait l’étonnement, et, plus tard, la surprise ; l’étonnement de voir le flegme des invités qui n’accordèrent même pas un regard à la charge ennemie ; la surprise de voir Itto prendre encore les devants de la scène alors que la fuite était le seul refuge des villageois. Meskia était encerclé et peu à peu, au pas, l’étau se resserra jusqu'à la place centrale, devant nos fenêtres.


D’un geste de la main, la jeune femme arrêta tout mouvement : « si c’est l’image que vous faites du Sultan, sachez que ce n’est pas celle que je souhaiterais côtoyer durant toute ma vie d’épouse fidèle et dévouée. Voyez vous-mêmes, je n’ai eu de cesse de combattre la cupidité de mon père, croyez-vous sincèrement que prendre en traître des hommes désarmés, à fortiori des invités et amis vaut mieux ? Sans doute, par la force, espéreriez-vous me voir courber l’échine. Mais alors, soyez dignes quand je verrais la vôtre à mes genoux. A moins que vous ne rebroussiez chemin. »

A peine avait-elle achevé sa harangue que des centaines d’hommes surgirent de tous côtés, criant le nom d’Aguer : des collines, des ruelles, des maisons que nous avions abandonnées pour la fête. L’armée d’Aguer avait investi le moindre recoin du village et était prête à intervenir assurant les arrières de sa délégation. Le commandant de l’armée du Sultan descendit de son cheval, baisa la main d’Itto et s’agenouilla. L’un des hommes d’Aguer l’aida à se relever et un couloir fut ouvert permettant à ses troupes de repartir sans être inquiétées.

On notera deux absents à cette fête particulière : Dehhan et Aguer lui-même. Celui-ci, viendra dès le lendemain avec ses troupes s’installer définitivement dans notre village. Il n’était ni occupant ni invité, il était juste là semant le trouble et la consternation dans nos esprits.

Dehhan ne réapparaîtra que longtemps plus tard, affaibli, honteux mais jamais vaincu même s’il avait par cet exploit signé son auto-destitution. Si Baha mourut quelques jours après la cérémonie et ton grand-père, Moshi et Loka, lassés des volte faces du destin se replièrent chacun dans ses lectures. Aguer trouvera un gouvernail livré à lui-même et son devoir lui dicta de le prendre.

Progressivement, par son charisme, Aguer réveillera encore des passions. Il commençait à déranger les soupirants à l’administration de Meskia ; moins par sa présence dans le village qu’il avait occupé, du reste sans effusion de sang, n’ayant rencontré aucune résistance, que par la différence qu’il fit. C’était une lumière venue dénoncer l’obscure caverne dans laquelle les villageois vivaient au temps de Dehhan. Or, il fallait à celui-ci un argument de taille pour convaincre des hommes de renommée jusque là jamais impliqués dans aucun conflit qu’un occupant n’était qu’un occupant et que mieux valait l’indépendance même s’il fallait mourir de faim. Il fallait un argument crédible, à même de détourner les mémoires d’un passé récent où l’héroïsme n’était pas nécessairement le lot de Dehhan. Et l’argument fut trouvé : Aguer n’était pas musulman. Il ne faisait même pas partie des gens du Livre, c’était un païen.

 

 

Aussi, la mosquée devint-elle le lieu idéal où sermons, harangues et complots,  tenaient conseil. La religion prenant le pas sur la politique, les hommes que Dehhan avait entraînés avec lui devinrent en la circonstance des musulmans fervents. Bientôt, à défaut d’être affronté par l’arme, Aguer fut la cible d’une série de tentatives d’empoisonnement soldées toutes par l’échec.

La plus spectaculaire fut la dernière. Aguer présidait à la cérémonie annuelle de circoncision, œuvre caritative au profit des orphelins et des pauvres, qu’il avait financée lui même. On lui avait mis du venin de vipère dans son thé qu’il avala. L’horreur était à son comble lorsqu’on constata l’inefficacité du poison. Aguer n’avait pas réagi au venin se contentant de sourire à l’homme qui avait voulu le tuer. Mieux encore, il l’invita à ses côtés et lui dit à haute voix : « tu ne m’as pas raté, c’était bien mon verre et je l’ai bu, mais tu ne m’as pas tué. Parce que j’ai grandi avec les hyènes, les lions et les vipères. Ils m’ont appris à être loyal et je le leur ai toujours bien rendu. Le respect que nous nous devons les uns aux autres habite nos pensées et nos gestes et, à partir de ce moment là, nous sommes prémunis du mal des uns  des autres par cette seule foi. Mais tu ne m’as pas raté pour autant, puisque quelqu’un d’autre à ma place aurait déjà été foudroyé à l’heure où je te parle.  Seulement, moi, vois tu, je ne rate une cible que parce que j’en ai visé d’autres. Aussi, je ne vais pas te tuer alors que tu es à ma portée, faible, tremblant, transpirant, peu fier de toi ; je pourrais te demander, maintenant, là, de t’agenouiller, de mordre la poussière ; je pourrais t’ordonner les plus vils actes, les plus ignobles et les plus déshonorants, et tu les ferais. Tu serais tellement honteux, tellement diminué que le mieux que tu puisses espérer à ce moment là est que je te tue. Mais, je ne te tuerais pas. Certains me diront plus tard : Tu l’as raté Aguer, alors que sa mort aurait donné l’exemple. Va, pauvre hère. Ta tête ne vaut pas cette cérémonie où les seules têtes qui doivent tomber sont les prépuces d’enfants pauvres à qui je veux épargner demain d’être rejetés, privés de femmes, privés de foi, privés de droit, persécutés par leurs propres pères, frères et sœurs, pour une simple histoire de bout de peau de plus. Va, tu pourras garder ta tête, celles qui m’intéressent, j’attendrai de les voir tomber toutes seules, car à mon avis elles ont suffisamment mûri. »

Le jour suivant cet épisode, ceux qui se sentaient concernés quittèrent le village. Sauf le caïd Dehhan, dont on connaissait la haine qu’il nourrissait envers d’Aguer. Il était resté avec quelques conseillers et ne furent, au grand étonnement des villageois, jamais inquiétés. Aussi, convaincus qu’Aguer avait, outre la force physique, un pouvoir surnaturel, finirent-ils par renoncer à leur macabre dessein et préférèrent un compromis.

 

 

 

À suivre

 

 

 

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Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /2009 02:06



La Belle et le Rebelle

ou

La Mule des Tombes 

1ère partie, chapitre 2
Par Al Baicin
Extrait de
Vol au-dessus d'un tapis de youyous

Texte soumis à droits d'auteur

 


3ème Chapitre
L'émissaire du Sultan










T
out commença un jour quand un cavalier arriva au village demandant à rencontrer les notables de la tribu. Il disait qu’il portait un message du Sultan.
On le reçut chaleureusement, et un festin fut organisé en son honneur.

 

 

 

N otre village n’avait jamais vu de représentant du monarque et, de ce dernier, on avait vaguement entendu parler. Quelques rares nouvelles nous étaient rapportées par les caravaniers et les colporteurs sur la volonté du Makhzen, autorité du Sultan, de lutter contre des rebelles en cette époque anarchique dite Siba (anarchie) où les deux tiers du pays échappaient au monarque. Ton grand-père fut même reçu un jour, lors d’un voyage de commerce, par le grand cadi de Marrakech qui ne lui cacha pas son inquiétude vis-à-vis de la résistance de certaines tribus du Haut Atlas à son autorité, une résistance qui dépassait la rébellion pour sombrer dans l’apostasie. Le Haut-Atlas étant loin, nous ne pouvions soupçonner qu’un jour nous allions être la cible du monarque. Car Meskia avec ses quelque vingt tribus était toujours restée neutre et en dehors de ces querelles.

L’accueil se termina à la mosquée où le messager informa l’assistance sur l’objet de sa visite. Ayant appris que Meskia n’avait pas de chef désigné et qu‘elle n’était administrée que par la communauté des notables dont des non Musulmans, que ceux-ci étaient mêlés à la population et qu’ils ne payaient pas de dima, alors que leur foi allait à l’encontre des principes islamiques, que Meskia était certes une terre d’asile mais dont la tolérance excessive risquait de lui attirer tous les éléments subversifs échappant à l’autorité du Sultan, que son absence d’autorité à l’égard de la pratique religieuse, le relâchement de ses mœurs et sa persistance à ne parler que le dialecte berbère malgré l’existence des mosquées et des Médersa, le Sultan la mettait désormais au rang d’insoumise et entendait y envoyer ses troupes pour y établir l’ordre.

La sentence résonna dans les cœurs comme le tonnerre. Le messager quitta, sur ce, le village, non sans emporter avec lui les traditionnels cadeaux dus à un invité d’honneur.


 

 


Personne ne dormit, cette nuit là, et un conseil d’urgence se réunit au mausolée de Sid’Laghrib, le protecteur du pays, - et non dans la mosquée par égard à Moshi, le rabbin et de Loka, le Chrétien -, Les sages étaient tellement accablés que certains pleuraient. On alluma des cierges, on baisa le tombeau, on implora le mausolée. Le tombeau croulait sous les différentes prières et litanies si bien que de l’extérieur, on était sûrs que le Saint-Homme allait ressusciter. Ton grand-père, l’un des hommes les plus écoutés, invita les gens à maudire Satan et à reprendre leurs esprits. L’heure n’était pas aux émotions mais à la raison. Si les gouvernants venaient à montrer leur faiblesse, leur dit-il, la débâcle pouvait commencer avant toute confrontation avec l’éventuel occupant. Il fallait vite prendre une décision : Meskia était débusquée et acculée à sortir de sa neutralité.

C’est alors que Dehhan, un riche commerçant, qui ne s’était illustré jusque là que dans la chasse et la fantasia, très connu par son engouement pour l’argent et les femmes dont, malgré les sermons de l’imam, il entretenait, une dizaine, toutes des jeunes filles, prit la parole. Il proposait de commencer déjà à organiser la défense du village. Il fallait, dit-il mobiliser hommes et femmes. On pouvait compter pour cela, ajouta-t-il, sur les vingt tribus fidèles à Meskia. Une longue résistance pourrait lasser les troupes du Sultan et les détourner de notre village. De plus Meskia avait suffisamment d’eau et de nourriture pour tenir longtemps si elle venait à être assiégée.

Mais la peur prit le dessus sur l’enthousiasme et l’idée se heurta à quelques réticences. N’allait-elle pas mettre définitivement Meskia du côté des rebelles au même titre que tous ces vulgaires brigands ces vils coupeurs de routes ? La colère du Sultan ne risquait-elle pas de conduire Meskia, des années durant, à un carnage sans pareil alors que jusque là, elle avait toujours su sauvegarder son harmonie et sa neutralité ? Et puis contre des troupes bien organisées, armées jusqu’aux dents, ralliant à leur cause les plaines du Tadla, de la Chaouia et du Gharb, les grandes villes du littoral et bien d’autres encore, que pourraient quelques hommes et femmes armés de gourdins, de dagues, d’arcs et de quelques fusils n’ayant servi jusque là que pour les fantasias ? Il fallait être suicidaire pour chercher la confrontation.


 

 


Mais Dehhan revint à la charge : livrer Meskia aux troupes du Sultan ne risquait-il pas de condamner définitivement sa liberté jusque-là  préservée et, beaucoup plus grave encore, de livrer les gens du livre et les esclaves affranchis ou fugitifs à la persécution, d’imposer à nos femmes silence et voile, comme cela se pratiquait dans certaines tribus, alors qu’à Meskia, elles étaient cavalières, commerçantes, cultivatrices, chanteuses, danseuses ?

Une telle ferveur ne pouvait qu’émouvoir l’auditoire et faire pencher la balance chaque fois un peu plus du côté de l’affrontement. Cependant, personne ne s’étonna du paradoxe évident entre l’homme et les idées qu’il défendait. Pour ce qui est des femmes, personne n’était dupe. On connaissait Dehhan un étalon insatiable et qui, en bon chasseur, préférait la gazelle libre à l’agneau, et savait se montrer affable et faire oublier ses torts ; mais l’heure n’était pas aux sermons. En revanche, pour ce qui est de la prétendue liberté des esclaves, cela fit sourire tout le monde. N’était-ce pas lui qui alla à deux reprises racheter soi-disant des esclaves noirs de Fès, Marrakech, avant que l’on ne découvrît qu’ils venaient directement du Niger et du Mali ? Sous prétexte de vouloir obtenir le pardon de Dieu pour qui affranchir un esclave est une aussi bonne action que nourrir une soixantaine de pauvres ou d’aller en pèlerinage à la Mecque ? Ils étaient certes bien traités, mais ils n’en demeuraient pas moins sa propriété. On en riait souvent au village : On dénombrait les péchés de Dehhan au nombre des esclaves qu’il ramenait avec lui. On allait même jusqu'à dire qu’il en affranchissait d’avance, anticipant sur ses exploits. Mais les mises en garde de ses pairs, dignitaires musulmans ou non coupèrent court avec ces pratiques.

Cependant, dans le mausolée de Sid’Laghrib, entre partisans de la paix et partisans de la guerre, une voix allait trancher, celle de Si Baha, le plus âgé de tous. Pour lui la résistance était une idée honorable mais qui pourrait évoluer dangereusement. Il était à craindre qu’en se défendant contre une domination on en vînt à tomber sous une autre. Car si l’assiégeant se montrait puissant, Meskia n’aurait d’autre choix que de demander l’aide à une autre puissance qui se retournerait vite contre elle. Il serait plus judicieux de rassembler des troupes et penser à organiser le plus rapidement possible une armée capable de défendre le village. Pour ce, il faudrait faire appel à des hommes réputés pour leur maîtrise de l’art de la guerre, les payer généreusement pour qu’ils forment les hommes. Cela nécessiterait du temps. Aussi,  faudrait-il faire diversion : commencer des négociations avec le Sultan sur les modalités du ralliement de Meskia, les faire durer autant que faire se peut, puis, au moment voulu, quand les conditions seraient réunies pour l’affrontement, les faire échouer. 

Le plan fut accepté à l’unanimité. On désigna deux délégations : l’une pour le Sultan et l’autre pour le Sud, chez les Touaregs, parmi lesquels le Sultan lui même recrutait.


 

 


Dehors, cette nuit-là, les gens s’étaient réunis par petits groupes autour de lampes à huile ou de feu de bois et attendaient le conseil des sages jusqu'à l’aube. Quand les dignitaires sortirent, le mauvais augure se lisait sur leurs visages embrumés. La discrétion étant de mise, aux milliers de questions que les gens leur posaient, les notables répondirent avec parcimonie : on y verrait plus clair quand la sérénité aurait regagné les esprits. Pour l’instant rien n’avait encore été décidé.

Deux jours plus tard, au moment où la première délégation s’apprêtait à quitter le village, ce dernier était encerclé par les troupes du sultan. Aucune résistance n’était possible d’autant que l’occupant était au courant des desseins de Meskia qui se résigna une fois de plus à une volte-face du destin.

Très vite, une garde se propagea dans les ruelles, les collines et les champs pour contrôler, surveiller, et surtout protéger les fonctionnaires du Muhtassib (fonctionnaire percepteur), dans le recensement des âmes et des biens. Tous les notables et les dignitaires qui firent partie du complot furent convoqués, roués de coups et jetés en prison. Le seul moyen de se racheter était d’assurer au Makhzen le ralliement des tribus de Meskia. Ce qui se fit sans peine, la plupart des familles, ayant pris le maquis, affolés après la mésaventure du village.

Dès sa libération, ton grand-père sombra dans une tristesse que je ne lui avais encore jamais connue. Il se replia sur lui-même et plongea dans d’infinies lectures du Coran comme pour conjurer notre sort.

Mais Dieu n’alla pas tarder à l’entendre et nous débarrasser de ses hordes d’affamés qui s’étaient abattues sur nous comme les sauterelles. En attendant, les impôts étaient fixés, dont celui de la reddition et des frais de la campagne chérifienne, des terres étaient confisquées de force pour servir à nos gouvernants et les nouvelles lois virent le jour. Les femmes, et les jeunes filles dès la puberté, ne sortaient plus qu’enveloppées des yeux jusqu'à la tête dans leur haïk blanc ou noir. La mosquée et le cheval leur furent interdits au même titre qu’aux non-croyants. Les hommes en âge de se battre sont mobilisés et nous vîmes ainsi notre village devenir étranger à nos mœurs, bien que nous soyons musulmans. Nous nous vîmes séparés des êtres les plus chers et les plus proches. Et avant de repartir pour une nouvelle campagne, nos occupants peuplèrent notre village de familles venues de loin, toutes acquises à leur cause et désignèrent parmi nous un Caïd (gouverneur). Quelle n’a pas été notre ahurissement de voir Dehhan, l’homme qui prêchait la résistance, accepter d’endosser le burnous blanc du caïdat lors d’une cérémonie grandiose organisée tambour battant par ceux-là même contre qui il avait opté pour se battre. Il était homme à femmes, homme à festins, homme à intrigues mais jamais nous ne l’aurions imaginé vil, obséquieux devant ses nouveaux maîtres, aboyant plus haut et plus fort encore contre les siens. Il fut alors clair que le traître, c’était bien lui.

Bien évidemment, il n’était pas le seul. D’autres trouvèrent leur intérêt et leur confort dans cette nouvelle situation. Car la soumission était généreusement  récompensée. Aussi, une nouvelle race de seigneurs nous fut imposée, asservissant ceux qu’ils étaient censés défendre la veille.



L’ordre établi, Meskia soumise, les troupes du Sultan repartirent plus renforcées qu’elles ne l’étaient à leur arrivée. Dehhan pouvait régner au nom du Sultan. Plus aucun avis n’est demandé à ton grand-père, ni à Moshi, ni à Loka ni à Saîdou l’affranchi, ni même au sage des sages, le vieux Si Baha.

L’argument de Dehhan était simple : sa nouvelle fonction exigeait de lui discernement et neutralité, et puis, mieux vaut un homme du village à la tête de Meskia qu’un étranger.

Progressivement, Dehhan, assuré du soutien du Sultan, débarrassé des sermons et de la morale, se livra de plus belle à ses vices. Caïd et justicier, il fit entrer le village dans l’engrenage de sa propre peur. Conscient que Meskia n’appréciait pas ses agissements, il mena des vagues de répressions contre tous ceux qu’il soupçonnait de comploter contre lui. Or, plus il réprimait, plus il se voyait des ennemis et plus il sévissait. Cependant, parallèlement, des caravanes regorgeant de cadeaux partaient vers le campement du général des armées du Sultan. 

Ce qui arrivait à Meskia aurait été acceptable venant d’un occupant mais pas d’un fils du pays. Aussi, les dignitaires se virent-ils non seulement dépossédés de leur rang mais de plus dans l’obligation de se battre sur deux fronts. Il fallait combattre le mal par le mal, en éliminer un en opposant les deux.

Il fallait donc s’acheter les bonnes grâces du Sultan directement.



On commença par inviter discrètement au projet les autres tribus autour de Meskia, puis on prépara un convoi digne de Sa Majesté. Les tribus les plus nanties y participèrent : en cadeaux, une centaine de bœufs, presqu’autant en moutons et des chevaux de fantasia triés sur le volet, sans oublier les coffres et les sacs regorgeant de biens précieux rivalisant sans doute avec ceux du monarque.

La caravane fut bien reçue et à leur grand étonnement, non seulement le Sultan n’avait jamais prédestiné Meskia au sort qui lui avait été réservé mais de plus, se contentant d’une simple allégeance, il renvoya ses hôtes plus chargés qu’ils ne l’étaient à leur arrivée. Un mois plus tard, les notables reprirent la place qui était la leur et Dehhan se vit dans l’obligation de composer avec ses pairs.

Accablé par la nouvelle donne, Dehhan ne désarma pas. Ses justiciables ne s’adressaient plus à lui pour leurs problèmes, ayant maintenant le choix. Il entreprit de se racheter auprès du sultan à son tour. Pour faire la différence, il fallait briller à défaut de frapper car ses adversaires étaient des maîtres astucieux et tenaces. Il ne s’agissait pas non plus de briller par un coup d’éclat puisque ses adversaires occupaient déjà le terrain et gagnaient en popularité. Alors, il eut l’idée la plus saugrenue jamais eue dans notre village : proposer la main de sa fille Itto.

Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il était déjà écrit que le sort de celle-ci était inscrit dans le destin de Meskia par des liens inaliénables. En effet, rebelle à son père, libre et fougueuse, elle avait été la première à s’opposer à son géniteur allant jusqu'à le défier, libérant un prisonnier par ci, restituant un bien spolié par là, et sans son tempérament d’enfant espiègle et rieur, elle croupirait déjà dans les geôles d’un père très soucieux de son statut qu’il était prêt à défendre jusqu’au bout. Et c’étaient les villageois qui venaient voir Dehhan pour le consoler et défendre Itto en même temps. On lui rappelait qu’elle était jeune,  insouciante et n’était pas responsable de ses actes. Par conséquent, il se devait de lui pardonner. L’astuce permettait au tyran de sauver la face sans devoir supplicier sa pupille et à celle-ci de bénéficier de l’impunité au grand bonheur des villageois qui lui vouaient une grande admiration. Mais ces actes naïfs et spontanés n’allaient pas tarder à se révéler l’œuvre d’un orfèvre et donc minutieusement calculés.

 

 

A suivre ...

 

 

Par Bobadillo - Publié dans : Je vous conte parmi les merveilleux
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